À 72 Ans, Alain Delon Brise le Silence : La Confession Déchirante et l’Hommage Ultime à Romy Schneider
Il est des silences qui hurlent plus fort que n’importe quelle déclaration, et des regards qui portent en eux le poids écrasant de toute une existence. Ce jour-là, sous les lumières tamisées d’un plateau de télévision, un homme s’apprête à faire basculer la légende. Alain Delon, 72 ans. Le visage gravé par le temps mais toujours empreint de cette beauté froide, magnétique et souveraine qui a fait de lui l’icône absolue du cinéma mondial. Il porte en lui la fierté, la dureté et l’insondable solitude des hommes qui ont trop vécu, qui ont tout vu, tout conquis, et tout perdu. Devant la caméra, la machine médiatique s’attend à une énième interview promotionnelle, à un défilé d’anecdotes sur ses triomphes, de Plein Soleil au Samouraï. Mais soudain, l’imprévisible se produit. La voix du géant tremble, presque imperceptiblement. La carapace du mythe se fissure. Alain Delon ne joue plus. Il se souvient.
Un nom flotte dans l’air, chargé d’une électricité tragique : Romy Schneider. Depuis des décennies, le monde entier évoque leur histoire comme une tragédie grecque moderne, une passion impossible, dévorante et irréconciliable. Les journaux, les biographes et les admirateurs ont tout écrit, tout supposé. Mais lui, le principal intéressé, l’homme qui a tenu le cœur de Romy entre ses mains, n’en a presque jamais parlé. Il a protégé ce sanctuaire avec la férocité d’un loup. Pourtant, aujourd’hui, à l’approche de son propre crépuscule, il accepte enfin de baisser la garde. D’une voix sourde, il prononce cette phrase courte, vertigineuse, alourdie par cinquante années de non-dits : “Je lui dois tout.”
Pourquoi maintenant ? Pourquoi choisir cet instant précis pour briser le coffre-fort de sa mémoire ? Peut-être parce que les héros, fatigués de porter le masque de l’invincibilité, ressentent le besoin vital de déposer les armes avant que le rideau ne tombe. Peut-être parce qu’Alain Delon sait pertinemment que sans Romy Schneider, sa propre légende n’est qu’une coquille vide. Mais surtout, parce qu’au fond de lui, il subsiste une promesse inachevée. Ce récit n’est pas une simple confession pour la presse à scandale c’est un voyage abyssal à travers la mémoire d’un homme à la recherche de son unique vérité. C’est l’histoire d’une collision entre deux astres, d’un amour trop grand pour être vécu paisiblement, et d’un deuil qui n’a jamais dit son nom.
Chapitre 1 : Le Choc des Mondes et la Naissance d’une Évidence
Tout commence en 1958. Paris est alors la capitale de la bohème, de la Nouvelle Vague naissante, un théâtre à ciel ouvert où tout semble possible. Romy Schneider débarque en France. Elle n’a que vingt ans, mais elle porte déjà sur ses frêles épaules le poids d’un empire cinématographique. Avec son accent germanique charmant et son visage angélique, l’Europe entière l’idolâtre et l’enferme dans le corset étouffant de Sissi l’impératrice. Mais la jeune femme étouffe. Elle sort d’un monde de rigueur absolue, d’horaires chronométrés, de tournages réglés au millimètre par une mère autoritaire et des producteurs cupides. L’Autriche l’a sacrée reine, mais Romy ne veut pas régner elle veut respirer. Elle veut prouver au monde, et à elle-même, qu’elle est une véritable actrice, une femme de chair et de sang, et non une simple princesse de conte de fées figée sur du papier glacé.

Face à elle, Alain Delon n’est encore personne. À vingt-trois ans, il traîne dans les rues de Paris, vivant de petits rôles, d’attentes interminables et d’une colère sourde qu’il peine à dissimuler. Il n’a ni l’éducation bourgeoise ni les manières de la cour. Mais il possède une arme fatale : une beauté brute, insolente, animale. Une gueule d’ange foudroyée par un regard de tueur qui déstabilise tous ceux qui croisent son chemin.
Leur première rencontre sur le plateau du film Christine ressemble à un affrontement. Le contraste est d’une violence poétique. Elle incarne la discipline, la bourgeoisie, la perfection il est l’instinct pur, le chaos, la rue. Il arrive en retard, les cheveux en bataille, le regard bravache, une cigarette coincée au coin des lèvres. Romy, d’abord offusquée, se méfie. “J’ai d’abord cru qu’il se moquait de tout”, racontera-t-elle des années plus tard. “Jusqu’à ce qu’il me regarde. Ce regard-là, je ne l’ai jamais oublié.”
Sur le plateau de Joinville, personne n’anticipe l’incendie qui va ravager leurs vies. Entre les prises, ils se cherchent, se jaugent, se piquent. Elle rit de son arrogance de voyou il la surnomme affectueusement, mais avec une pointe de mépris, “petite duchesse”. Pourtant, dès que le moteur de la caméra tourne, l’invisible se manifeste. La pellicule capte une tension sexuelle et émotionnelle d’une vérité foudroyante, une électricité que ni l’un ni l’autre ne saurait feindre. L’équipe technique murmure en coulisses : se détestent-ils ou s’aiment-ils à la folie ? En réalité, les deux. Parce qu’entre eux, dès la première seconde, tout ne pouvait être qu’excès.
Le basculement s’opère un soir, loin des projecteurs. Alain l’invite dans son modeste appartement de Montparnasse. Pas de dorures, pas de mondanités, pas de cour pour applaudir l’impératrice. Juste un appartement presque vide, un bouquet de fleurs sur la table, et le silence de la nuit parisienne. C’est dans ce dénuement que la vérité éclate. Delon, avec cette lucidité glaçante qui le caractérise, lui lâche une phrase qui scellera leur destin : “Tu ne comprends pas. Moi j’ai besoin d’air, toi tu as besoin d’amour.” Romy comprit à cet instant précis qu’il disait vrai. Et c’est justement cette vérité cruelle qui l’a fait chavirer.
Chapitre 2 : L’Embrasement, la Gloire et la Fracture
Paris s’enflamme pour ses nouveaux enfants terribles. Les journaux du monde entier érigent Delon et Schneider en “fiancés de l’Europe”. Ils sont le couple le plus beau, le plus envié, le plus photographié de leur génération. Mais derrière la façade idyllique des unes de Paris Match et des tapis rouges, la réalité intime est d’une fragilité bouleversante.
Pour suivre cet homme insaisissable, Romy sacrifie tout. Elle affronte la colère dévastatrice de sa mère, les critiques acerbes de la presse allemande qui la traite de traîtresse, et elle se coupe de ses racines. Elle plonge corps et âme dans l’inconnu pour s’accrocher à ce garçon libre comme l’air. Parallèlement, le destin d’Alain Delon explose. Le film Plein Soleil de René Clément sort sur les écrans et le propulse au rang de superstar mondiale. Le mythe Delon est en marche. Romy observe cette métamorphose, partagée entre une fierté immense et une angoisse indicible. Elle comprend, avec l’instinct des femmes qui aiment trop, qu’elle s’est attachée à un homme qu’elle ne pourra jamais totalement retenir.
Pourtant, elle résiste. Elle le suit dans les dîners mondains, sur les plateaux de tournage, dans les nuits blanches de la capitale. Elle découvre le cercle très fermé de ses amis masculins—Visconti, Melville, Gabin—un monde viril, rugueux, où elle, avec sa sensibilité à fleur de peau, peine à trouver sa véritable place. “Romy, c’était la douceur dans un monde d’acier”, dira plus tard Delon, résumant avec une précision chirurgicale l’incompatibilité de leurs univers intérieurs. “Elle croyait que l’amour suffisait. Moi, je voulais juste survivre.”
À la fin des années 50, Saint-Germain-des-Prés bat au rythme de leur passion. Ils sont les figures de proue d’un roman moderne, jeunes, beaux, et délicieusement dangereux. Mais les fissures apparaissent, inévitables. Elle aspire à bâtir, à créer un foyer, à s’enraciner. Il est dévoré par l’ambition, l’angoisse du vide, et l’envie irrépressible de fuir pour se trouver. Chaque baiser partagé devient un combat d’usure entre l’amour absolu et l’orgueil démesuré. Leurs disputes sont aussi passionnées que leurs réconciliations. Jusqu’au point de non-retour. “Quand on s’aime trop tôt, on ne sait pas encore s’aimer”, murmurera Delon des décennies plus tard, les yeux voilés par le regret. “Et puis, on se rate pour la vie.”
Le tournage terminé, Romy doit retourner temporairement à Munich. Et là, le drame se noue. Alain ne l’attend pas. Il est happé par d’autres tournages, d’autres visages, d’autres femmes qui ne lui demandent pas la lune. Il s’enfuit, laissant derrière lui une simple lettre et des roses noires, brisant le cœur de Romy en un million d’éclats. La rupture est officielle, brutale. Mais, paradoxalement, c’est cette séparation géographique et physique qui va donner naissance à l’éternité de leur mythe.
Chapitre 3 : Trajectoires Parallèles et Ombres Portées
À partir de ce jour funeste, leur histoire n’appartient plus seulement à eux : elle devient le fantasme du public. La presse s’empare de leurs moindres faits et gestes. Les photographes traquent leurs souffrances respectives. Leurs retrouvailles fortuites, leurs regards croisés lors de galas, tout est analysé. L’amour charnel s’est éteint, mais il s’est métamorphosé en un fantôme omniprésent. Leur rencontre n’était pas un hasard, c’était une collision entre deux trajectoires qui ne pouvaient que se heurter, engendrant à la fois la plus éblouissante des lumières et la plus destructrice des ombres.
Au début des années 60, le monde change, et eux avec. Romy, anéantie mais résiliente, se réinvente. Elle tourne en Allemagne, en Italie, en France. Elle s’émancipe de son image de jeune fille sage, choisit des rôles complexes, et s’impose avec maestria dans un cinéma d’auteur européen dominé par les hommes. De son côté, Alain Delon devient un phénomène absolu. Rocco et ses frères, Le Samouraï, Le Guépard… Il n’est plus seulement un acteur talentueux, il est le visage d’une époque. Sa silhouette, son silence lourd de menaces, sa gestuelle minimaliste fascinent et dérangent. Il incarne l’inaccessibilité faite homme.
Et Romy, quelque part, au fond de son cœur blessé, continue de l’aimer. “J’étais fière de lui”, avouera-t-elle plus tard, avec cette noblesse d’âme qui la caractérise. “Même si je savais qu’il ne m’appartenait déjà plus.” La presse internationale s’évertue à les comparer aux couples mythiques et sulfureux comme Richard Burton et Elizabeth Taylor. Mais l’histoire d’Alain et Romy est d’une nature radicalement différente. Chez eux, point de scandales jetés en pâture pour faire les gros titres. Il y a trop de pudeur, trop de blessures profondes, trop de vérités inavouables. Leur amour ne s’exhibe plus. Il s’écrit dans l’ombre : des lettres envoyées à travers le monde, des appels téléphoniques à des heures indues, et des silences partagés. Un fil invisible, indestructible, tendu au-dessus des océans.
Un épisode symbolise à lui seul cette connexion mystique. Lors du tournage de Rocco et ses frères par l’immense Lucino Visconti, Delon apprend la rigueur, l’épuisement, la douleur du grand art. Romy vient lui rendre visite sur le plateau. Elle le regarde jouer une scène d’une violence et d’une intensité inouïes. Une fois la prise terminée, elle s’approche de lui et lui murmure, bouleversée : “C’est la première fois que je vois ton âme.” Il sourit, gêné, pudique. Mais cette phrase d’une justesse terrifiante le hantera toute sa vie. Elle était la seule, sur cette terre, capable de lire à travers son armure d’acier.
Chapitre 4 : La Piscine, le Baiser de l’Éternité
La fin des années 1960 approche. Delon est au sommet, Romy est mariée à l’acteur allemand Harry Meyen et vient de donner naissance à son fils, David. Leurs vies semblent avoir pris des chemins divergents. Pourtant, le destin va les réunir d’une manière que seul le cinéma pouvait offrir. Jacques Deray prépare le tournage de La Piscine. Delon impose Romy pour le rôle féminin, contre l’avis des producteurs qui la jugent “finie” pour le public français. Il tape du poing sur la table : ce sera elle, ou ce ne sera pas de film.
Les retrouvailles devant les caméras sous le soleil écrasant de Saint-Tropez relèvent de la magie noire. Devant l’objectif, tout est dit sans qu’un seul mot ne soit prononcé. Les regards brûlants, les silences lourds de sensualité, les gestes précis et familiers… C’est leur propre histoire, leurs propres frustrations et leur passion inachevée qui se rejouent grandeur nature. Le public retient son souffle face à cette alchimie ravageuse. Eux, dans l’intimité de leurs consciences, savent qu’ils frôlent le précipice, qu’ils flirtent avec le feu d’un amour qui ne s’est jamais vraiment éteint.
Un soir, dans un hôtel parisien, loin du tumulte des tournages, ils se croisent par hasard. Romy, sublime dans une robe noire, les yeux brillants d’une mélancolie tenace, s’approche de lui. Lui, fatigué par la célébrité, les traits durcis, la regarde avec la timidité d’un inconnu. Elle brise le silence : “Tu sais, on ne peut pas aimer deux fois de la même façon.” Sans hésiter une fraction de seconde, il lui répond : “Je n’ai jamais aimé autrement.”
Cette scène, d’une durée de quelques minutes à peine, vaut pour eux un siècle entier. Elle acte le fait que leur amour n’est plus une relation terrestre, mais une empreinte indélébile incrustée dans leur chair. Dans les années 70, la France les érige en idoles intouchables. Romy tourne chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre avec Claude Sautet (Les Choses de la vie, César et Rosalie), incarnant la femme moderne, forte, complexe, mais toujours habitée par une fragilité poignante. “Romy portait la fragilité comme d’autres portent des bijoux”, dira magnifiquement Sautet. Pendant ce temps, Delon devient le titan du box-office, produisant ses propres films, naviguant dans un monde parfois trouble où l’honneur et le silence règnent en maîtres.
Chapitre 5 : Les Failles, la Nuit et le Sang
Malgré les apparences de la réussite absolue, l’envers du décor est terrifiant. Les années passent et les failles de Romy se transforment en gouffres. Son mariage s’effondre. Elle, qui cherchait désespérément un havre de paix, se retrouve plongée dans les affres de l’angoisse, tentant de noyer son mal-être dans l’alcool, les médicaments et l’épuisement des tournages frénétiques. Le public la voit radieuse sur grand écran, mais personne ne mesure l’étendue de sa souffrance intérieure. “On nous regardait comme si nous étions invincibles”, confiera-t-elle, amère. “Mais personne ne voyait nos nuits blanches.”
Alain, de son côté, s’enferme dans sa propriété de Douchy, transformée en forteresse. Il fuit les paparazzis, se méfie du genre humain, et s’entoure d’animaux, les seuls êtres qu’il juge incapables de trahison. Il assiste, de loin, impuissant et meurtri, à la longue descente aux enfers de la femme qu’il n’a jamais cessé de chérir. Leurs existences ressemblent à deux continents qui s’éloignent à la dérive, mais qui restent connectés par des câbles sous-marins d’une résistance à toute épreuve.
Et puis, le ciel s’abat sur Romy Schneider. Une succession de drames qui défient la raison. Le suicide de son ex-mari, Harry Meyen. Une santé qui décline. Et l’horreur absolue, l’innommable : la mort accidentelle de son fils adoré, David, empalé sur les grilles de la maison familiale à l’âge de 14 ans. À partir de ce jour, la Romy lumineuse meurt avec son enfant. Il ne reste d’elle qu’une ombre translucide, une mère dévastée qui ne tient debout que par l’inertie du désespoir. Les photos de ses derniers mois glacent le sang : un visage creusé, un sourire mince comme une excuse pour être encore en vie.
Delon assiste à ce massacre psychologique à distance. Il n’intervient pas publiquement, respectant une pudeur qui lui est propre. Mais dans l’ombre, il veille. Ses proches savent à quel point le simple nom de Romy le plonge dans un mutisme insondable. “Je n’ai jamais cessé d’être avec elle”, dira-t-il, laissant échapper un lapsus révélateur. Il parle d’elle au présent, car dans son esprit, la rupture spatio-temporelle n’existe pas.
Chapitre 6 : Mai 1982, le Jour où le Samouraï a Pleuré
Et puis vient ce matin brumeux de la fin du mois de mai 1982. Le téléphone strident déchire le silence de la demeure de Douchy. Au bout du fil, on lui annonce la nouvelle qui va définitivement calciner son cœur. Romy Schneider est morte. Officiellement, un arrêt cardiaque, un cœur trop lourd de chagrin qui a simplement refusé de battre une seconde de plus. Officieusement, l’effondrement final d’une femme brisée par le destin.

Le reste de cette journée, et des jours qui ont suivi, Alain Delon refuse de l’évoquer en détail. Les témoignages de ses intimes parlent d’un homme anéanti, qui s’est barricadé chez lui pendant trois jours et trois nuits, volets clos, refusant de manger, de boire, de parler à qui que ce soit. Une douleur à l’état brut, primitive, sauvage. “Quand j’ai appris, j’ai compris que je ne rirai plus jamais de la même façon.”
Il trouve enfin la force de se lever, non pas pour affronter la presse, mais pour se rendre, seul, dans le silence de la chambre mortuaire. Les infirmières, témoins de cette scène déchirante, raconteront plus tard que le géant du cinéma est resté debout, figé, pendant des heures interminables devant la dépouille de celle qui fut l’amour de sa vie. Pas de cris, pas de larmes bruyantes. Juste sa main immense posée délicatement sur la main glacée de Romy. “Elle avait l’air en paix”, confiera-t-il bien plus tard. “Comme si enfin, elle avait trouvé ce que moi, je cherchais encore.”
Il n’assistera pas aux obsèques publiques. Les rassemblements, les flashs des photographes, les larmes mondaines, très peu pour lui. Il laisse la foule enterrer l’actrice, tandis que lui, dans la solitude de son âme, enterre sa femme, sa jeunesse, son innocence. À partir de ce jour funeste, l’acteur brillant devient une statue de marbre. Le sourire enjôleur de Plein Soleil s’éteint pour toujours. La rupture amoureuse originelle s’est transformée en une rupture radicale avec le monde, la lumière et le bruit.
Chapitre 7 : Douchy, le Sanctuaire des Ombres
Les années s’écoulent, lourdes et silencieuses. Dans sa forteresse de Douchy, Alain Delon vieillit avec ses fantômes. Sa maison ressemble à un musée intime où le temps s’est arrêté. Au milieu des œuvres d’art et des souvenirs, il existe un tiroir qu’il n’ouvre presque jamais en présence d’autrui. À l’intérieur, un petit Polaroïd vieilli par les décennies. Une photo prise dans les années 60, où Romy sourit à moitié, le regard tourné vers un horizon invisible. Au dos, écrit de la main de Delon : “Pour mon amour impossible toujours”. À côté de cette photo, un petit médaillon, celui qu’elle portait autour du cou sur le tournage moite de La Piscine.
Delon s’isole, refusant la consolation des vivants. “Je n’ai jamais voulu qu’on me console”, admet-il, “parce que la douleur, c’est ce qui me relie à elle.” Son métier d’acteur en est bouleversé. Il ne tourne presque plus de rôles solaires. Il devient l’incarnation de l’homme blessé, hanté, épuisé. Notre Histoire, Parole de Flic… Il joue sa propre tragédie à ciel ouvert. Le public l’admire avec une fascination mêlée d’effroi, car il n’est plus le “beau Delon”, il est le survivant.
Chaque fois que les hommages télévisés consacrés à Romy diffusent son visage lumineux, Alain Delon se ferme. Un battement de cils, une mâchoire qui se crispe, et le silence de mort s’installe. “On dit qu’on fait le deuil, mais c’est faux”, déclare-t-il dans l’une de ses rares interviews. “On apprend juste à vivre avec le manque.” Et ce manque est abyssal. Les soirs d’hiver, il pose parfois un vieux disque sur la platine. Les notes poignantes de Ne me quitte pas de Jacques Brel envahissent le grand salon vide. Il ferme les yeux, et pour quelques minutes d’éternité, elle est là, assise à ses côtés, vivante, palpitante. Il lui parle à voix basse, poursuivant un dialogue ininterrompu que même la mort n’a pas su faire taire.
Chapitre 8 : La Révélation Télévisée, ou l’Âme Mise à Nu
Et nous voilà de retour sur ce plateau de télévision, avec cet homme de 72 ans. L’interview se déroulait de manière conventionnelle. Le journaliste, respectueux, passait en revue les grandes étapes d’une carrière inégalable. Alain Delon répondait poliment, avec des phrases brèves, le ton monocorde de celui qui a déjà raconté mille fois la même légende. Mais soudain, un déclic invisible s’opère. Il baisse les yeux vers le sol, rassemble ses dernières forces, et relève un regard chargé d’une vulnérabilité foudroyante.
“Vous savez, tout ce que j’ai construit, c’est à elle que je le dois.”
Le silence qui s’abat sur le plateau est d’une densité palpable. Le journaliste, saisi par l’ampleur de ce qui est en train de se produire, retient son souffle et s’efface.
“Romy m’a tout appris”, poursuit Delon, la voix tremblante, comme s’il crachait enfin un poison qu’il retenait depuis cinquante ans. “Pas le métier. La vie. Elle m’a appris à aimer, à perdre, à tenir debout quand tout s’effondre. À être vrai, même quand ça fait mal.” Ces mots, prononcés avec une lenteur majestueuse, sont une déflagration. C’est l’armure du Samouraï qui vole en éclats. “J’ai mis toute une vie à comprendre que l’amour, ce n’est pas ce qu’on prend, c’est ce qu’on laisse.”
Il marque une pause, boit une gorgée d’eau, les mains légèrement frémissantes. Personne n’ose bouger. “J’ai souvent dit que j’étais un homme de solitude. C’est faux. Je suis un homme qui a aimé une femme, et qui n’a jamais su le lui dire comme il fallait.” Pas de sanglots démonstratifs, pas de pathos théâtral. Juste la vérité nue, acérée comme une lame, d’un homme qui dresse le bilan d’une existence rongée par les regrets.
Puis, dans un geste d’une intimité inouïe, il plonge la main dans la poche de sa veste. Il en sort une photographie pliée, écornée, usée par le temps et par les caresses de ses doigts. La fameuse photo en noir et blanc de La Piscine. Il la pose sur la table. Le journaliste, bouleversé, ose murmurer : “Vous l’avez gardée, toutes ces années ?”
Alain Delon le fixe de ses yeux bleus délavés, et répond doucement, avec un sourire infini de mélancolie : “Non… C’est elle qui m’a gardé.”
Un frisson parcourt le studio. Les techniciens, le présentateur, le public derrière les écrans, tous comprennent qu’ils viennent d’assister à un moment de grâce absolue. Ce n’était pas une interview. C’était l’adieu d’un roi à sa reine. C’était la libération d’une âme enchaînée par le chagrin. Dans les jours qui suivirent, la France entière fut saisie par cette séquence, pleurant avec lui, comprenant enfin la profondeur des abysses dans lesquels le grand Alain Delon s’était réfugié.
L’Éternité d’un Amour Impossible : Conclusion
Ce soir-là, après avoir déposé son fardeau sous l’œil des caméras, Alain Delon est rentré chez lui, à Douchy, fuyant les flashs et les questions. Dans la chaleur de son salon, il a posé la photographie usée sur la table basse, a allumé une dernière cigarette, et a regardé par la fenêtre. La nuit était claire. “C’est fait”, a-t-il murmuré dans la pénombre. “Je t’ai dit ce que je devais.”
Pour la première fois depuis 1982, il semblait en paix. Il n’y a plus de colère, plus d’orgueil mal placé. Juste la douce fatigue des hommes qui ont mené la plus grande des guerres et qui ont compris que, finalement, l’amour n’est pas une faiblesse, mais la seule et unique force qui donne un sens à l’éphémère aventure humaine. Lorsqu’un journaliste lui a un jour demandé s’il regrettait ses erreurs passées, la réponse du géant fut cinglante et magnifique : “Je referais tout, même les erreurs. Parce qu’elles m’ont conduit à elle.”
L’histoire d’Alain Delon et Romy Schneider nous enseigne la plus cruelle et la plus belle des leçons. Elle nous rappelle qu’il existe des amours trop vastes pour être confinés dans la banalité du quotidien. Des amours qui ne sont pas faits pour le mariage, les maisons de campagne et le vieillissement paisible. Des amours qui brûlent tout sur leur passage, qui détruisent, mais qui rendent immortel. Peut-être que le véritable amour, l’amour absolu, ce n’est pas de rester obstinément ensemble malgré les vents contraires. C’est de continuer à exister, intensément, douloureusement, mais magnifiquement, dans le cœur de l’autre, longtemps après que la mort ait cru l’emporter.
Aujourd’hui, alors qu’il contemple le ciel de Douchy entouré de ses chiens, Alain Delon sait qu’il a remporté l’ultime victoire contre le temps et contre l’oubli. Il a eu la grâce, et la malédiction, d’aimer quelqu’un qui ne meurt jamais.