À 77 Ans, Véronique Sanson Avoue l’Impensable : Le Tueur à Gages, les Gants de Chirurgien et l’Enfer de son Mariage avec Stephen Stills
Imaginez la scène. Les projecteurs d’un plateau de télévision très prisé balaient l’assistance, une ambiance feutrée s’installe. Assise dans le fauteuil des invités, Véronique Sanson, l’une des plus grandes chanteuses françaises, l’icône incontestée d’une génération entière, se livre à une confidence. À 77 ans, le regard toujours aussi pétillant, la voix teintée de ce vibrato inimitable qui a fait sa gloire, elle lâche une phrase qui fige instantanément le public. Tranquillement, avec un naturel déconcertant et l’esquisse d’un sourire que seule la patine du temps peut expliquer, elle avoue avoir cherché à engager un tueur à gages pour assassiner son propre mari. Elle connaît même le tarif exact qu’on lui avait communiqué à l’époque : 8 000 dollars.

Ce que l’auditoire entend ce jour-là n’est ni la trame d’un polar nordique, ni le scénario d’un thriller hollywoodien. C’est l’histoire vraie, brute et glaçante de Véronique Sanson, et de l’homme dont elle parle avec tant de détachement apparent : Stephen Stills, la célébrissime rockstar américaine, figure de proue du légendaire groupe Crosby, Stills, Nash & Young, avec qui elle a partagé sa vie dans les années 70.
Au printemps 2026, l’artiste est revenue sur cette période sombre, ajoutant des pièces supplémentaires à un puzzle conjugal vertigineux. Une histoire où se mêlent la passion la plus dévastatrice, le génie musical, l’exil, mais aussi la violence, les substances illicites, la jalousie maladive et la peur de mourir au quotidien. Derrière les disques d’or et les tournées triomphales se cache une descente aux enfers d’une intensité effroyable, celle d’une femme qui a dû faire appel à son instinct de survie le plus primitif pour ne pas y laisser sa peau.
L’Aube d’une Carrière et la Douceur Parisienne
Pour comprendre la brutalité de la chute, il faut d’abord contempler la hauteur du sommet depuis lequel Véronique Sanson a sauté. Retour en arrière. Mars 1972, Paris. La France est en pleine effervescence culturelle. Véronique n’a que 22 ans, mais elle vient déjà de bousculer le paysage musical francophone avec la sortie de son premier album, “Amoureuse”. Le public découvre une jeune femme au talent insolent, assise derrière son piano, dictant ses propres règles avec une voix vibrante et des textes d’une maturité déconcertante.
Dans cette ascension fulgurante, elle n’est pas seule. Elle partage sa vie avec Michel Berger. Entre eux, c’est bien plus qu’une idylle de jeunesse c’est une fusion totale, artistique et amoureuse. Michel est celui qui l’accompagne en studio, celui qui a produit son album, celui qui a décelé avant tout le monde le génie brut de cette jeune artiste. Ils forment le couple prodige de la chanson française, évoluant dans un cocon de tendresse et de création mutuelle. Tout semble tracé pour qu’ils règnent ensemble, paisiblement, sur la variété française pendant des décennies.
Pourtant, le destin est capricieux, et l’ironie du sort est souvent d’une cruauté sans nom. C’est Michel Berger lui-même, par amour pour la musique, qui va involontairement ouvrir la porte à sa propre destruction sentimentale.
Le Coup de Foudre à l’Olympia
Un soir de mars 1972, Michel insiste pour emmener Véronique à l’Olympia. Il veut lui faire découvrir un musicien exceptionnel. Sur la scène de la salle mythique parisienne se tient un Américain à la crinière blonde, maîtrisant sa guitare avec une incandescence rare : Stephen Stills. Accompagné de son nouveau groupe, Manassas, Stills irradie la salle de son charisme de rockstar. Dans le public, Véronique est fascinée par la performance musicale, subjuguée par cette énergie brute venue d’outre-Atlantique.
Toutefois, le véritable point de bascule ne se produit pas dans la pénombre de l’Olympia, mais sous les néons de la réalité quotidienne, le lendemain. De passage au siège de sa maison de disques, Véronique pousse la porte du bureau du directeur, Bernard de Bosson. Et là, le temps s’arrête. Stephen Stills est présent. Leurs regards se croisent. C’est l’électrochoc. Un coup de foudre immédiat, brutal, dévastateur. Le genre de rencontre qui ne laisse aucune chance à la raison et qui balaye en un fragment de seconde les fondations d’une existence entière.
Stills doit repartir en tournée, mais l’image de cette jeune Française au tempérament de feu s’est gravée dans son esprit. Pendant des mois, il va la poursuivre de ses assiduités avec l’insistance et la démesure d’une rockstar habituée à obtenir absolument tout ce qu’elle désire. Il l’inonde d’appels, de messages, de promesses. Véronique, de son côté, entre en studio à l’automne 1972 pour enregistrer son deuxième album. La pression est immense, et le secret qu’elle porte dans son cœur devient de plus en plus lourd.
Elle entame une double vie. D’un côté, le quotidien rassurant et profondément ancré avec Michel Berger de l’autre, cette relation secrète avec cet Américain magnétique qui lui murmure à l’oreille des promesses d’horizons lointains, de liberté absolue et de passion dévorante. Les textes de son deuxième album trahissent déjà cette déchirure intérieure, comme si l’inconscient de l’artiste s’échappait entre les lignes de ses chansons pour préparer le public à la déflagration qui s’annonce.
“Je Vais Acheter des Cigarettes” : La Fuite Légendaire
La tension devient insoutenable. Véronique étouffe sous le poids de son mensonge et sous l’appel irrésistible de l’Amérique. En octobre, elle tente une première petite fugue, un galop d’essai vite avorté. Mais le grand saut, la rupture définitive, intervient quelques mois plus tard, de la manière la plus rocambolesque et la plus cruelle qui soit. Cette scène est depuis entrée dans la légende de la culture populaire française.
Février 1973. Un soir banal, d’une normalité trompeuse, dans l’appartement parisien que Véronique partage avec Michel Berger. La jeune femme se lève, enfile son manteau, vérifie qu’elle a son sac. Sans un tremblement dans la voix, elle lance à l’homme qu’elle aime depuis des années une phrase d’une banalité terrifiante : “Je descends acheter des cigarettes.” Michel ne se doute absolument de rien. Il hoche la tête, replongeant dans ses pensées ou ses partitions.
Il ne la reverra plus jamais dans le cadre de leur intimité. Véronique ne reviendra pas. Ce soir-là, tout était méticuleusement orchestré en coulisses. Son amie, la chanteuse Nicoletta, lui a avancé l’argent nécessaire pour s’offrir un billet aller simple en direction de New York. Véronique passe en coup de vent chez ses parents pour récupérer son passeport et quelques effets personnels indispensables, puis fonce à l’aéroport. Direction les États-Unis. Direction Stephen Stills.
Elle disparaît des radars sans laisser la moindre lettre d’adieu, sans la moindre explication. Un silence de plomb s’abat sur la vie de Michel Berger, anéanti, rongé par une inquiétude insoutenable. La disparition de la star dure trois longues journées. Trois jours pendant lesquels la France entière se demande où est passée la petite fiancée de la chanson française. Ce sont finalement les autorités américaines qui la localisent dans une chambre d’hôtel à New York.
Le mystère est levé, mais la blessure est béante. L’opinion publique française est sous le choc. Comment cette jeune femme si talentueuse, si choyée, a-t-elle pu abandonner un homme comme Michel Berger avec une excuse aussi dérisoire qu’un paquet de cigarettes ? Michel Berger mettra des années à cicatriser cette plaie béante. Cette douleur fulgurante deviendra le terreau de son œuvre. En 1975, il écrira le chef-d’œuvre “Seras-tu là ?”, un message déchirant envoyé par-delà les océans. Véronique, touchée en plein cœur par cette bouteille à la mer musicale, lui répondra plus tard avec le titre “Je serai là”. Un dialogue de fantômes, deux âmes liées à jamais par la musique, séparées par la vie.
La Fenêtre des Hésitations et le Mariage par “Politesse”
Pendant que la France digère ce psychodrame, Véronique vit son rêve américain avec la fougue et l’inconscience de ses 23 ans. Elle a tout sacrifié sur l’autel de cette passion : sa famille, son public, sa carrière naissante, ses repères. Elle se jette à corps perdu dans l’univers de Stephen Stills. Tout s’accélère à une vitesse vertigineuse. À peine un mois après son arrivée tonitruante aux États-Unis, le mariage est déjà organisé.
Nous sommes le 14 mars 1973, à Guilford, en Angleterre. La cérémonie s’annonce grandiose. Le gratin de la pop et du rock mondial est invité à célébrer l’union du génie américain et de la pépite française. Sur le papier glacé des magazines, c’est le mariage de la décennie. Mais dans l’intimité de la chambre où la mariée se prépare, le conte de fées vire à l’angoisse paralysante.
Véronique porte sa robe, mais son cœur est serré dans un étau. Le doute, insidieux et glaçant, la frappe de plein fouet. Est-elle sur le point de commettre l’irréparable ? Elle ne connaît cet homme que depuis un an. Et voilà qu’elle s’apprête à sceller son destin au sien devant des centaines de personnes. À ses côtés se trouve Violaine, sa sœur bien-aimée, sa confidente de toujours. Violaine possède ce sixième sens qui lie les sœurs elle voit la terreur dans les yeux de Véronique.

C’est ici que se joue un huis clos digne d’un film, un secret que Véronique Sanson n’a dévoilé publiquement que très récemment, un demi-siècle après les faits. Constatant la panique de sa sœur, Violaine s’approche d’elle et lui propose l’impensable : fuir. Dehors, juste sous la fenêtre de la chambre, est garée une voiture, une Alpine. Violaine lui indique qu’il suffit d’enjamber le rebord de la fenêtre, de sauter dans la voiture et de disparaître à nouveau. Une seconde fugue, encore plus spectaculaire que la première.
Et le plus fascinant dans cette anecdote, c’est que Véronique y a sérieusement pensé. Elle a pesé le pour et le contre, s’imaginant courir vers la voiture en robe de mariée, laissant les invités de marque pantois dans l’église. L’espace d’une poignée de minutes, le destin est resté suspendu à cette fenêtre. Mais finalement, elle n’a pas sauté. Pourquoi ? Les raisons qu’elle invoquera des décennies plus tard sont d’une honnêteté teintée d’humour noir. Par amour, bien sûr, mais aussi par une peur vertigineuse du scandale, et, selon ses propres mots sidérants, “par simple politesse”.
Elle expliquera avoir eu l’impression d’être l’invitée de son propre mariage, se sentant obligée d’honorer la réception pour ne pas froisser les gens, en se disant, fataliste, “on verra bien après”. Ce 14 mars 1973, Véronique Sanson marche donc vers l’autel à contrecoeur, faisant taire un instinct primitif qui lui hurlait de fuir. Les années qui allaient suivre allaient se charger de lui rappeler de la façon la plus barbare que cet instinct ne mentait jamais.
Le Silence des Rocheuses et l’Envers du Rêve Américain
Une fois la bague au doigt, le couple s’envole pour s’installer aux États-Unis. Stephen Stills possède un immense ranch situé à Rollinsville, dans l’État du Colorado, perché à plus de 2 500 mètres d’altitude, en plein cœur des Montagnes Rocheuses. Vu depuis Paris, le tableau est idyllique. C’est l’apogée du rêve américain, un mélange de grands espaces grandioses, de liberté absolue, et de la vie de bohème chic version rock ‘n’ roll.
La réalité de la jeune épouse est infiniment plus cruelle. Arrivée dans ce décor de carte postale, Véronique se heurte à une solitude étouffante. À des milliers de kilomètres de Paris, elle n’a plus ses amis, plus sa famille, plus ce public qui la portait. Autour d’elle, il n’y a que le vent mordant des montagnes, des kilomètres de neige, et le monde interlope de son mari. Un monde peuplé de musiciens de passage, de courtisans, de fêtes interminables qui s’étirent jusqu’à l’aube, et surtout, d’excès en tous genres. La drogue et l’alcool circulent en permanence dans ce ranch isolé.
Un rayon de soleil vient pourtant transpercer cette pénombre grandissante. Le 19 avril 1974, à Boulder, Véronique donne naissance à leur fils, Christopher. L’arrivée de cet enfant est une bénédiction. Elle l’aime d’un amour viscéral, féroce. Pendant un temps, la maternité agit comme un baume sur ses angoisses. Elle veut croire que la fondation de cette famille va apaiser les démons de Stephen, que la douceur d’un foyer va remplacer le chaos du rock ‘n’ roll.
Sur le plan artistique, paradoxalement, cette douleur et cet exil agissent comme de puissants carburants. En octobre 1974, Véronique sort “Le Maudit”, un album fondamental, beaucoup plus brut et rock, enregistré avec les musiciens de Stills. Stephen lui-même y joue de la basse. Le disque est un triomphe, salué par la critique. Mais en écoutant les paroles de plus près, on y décèle les prémices d’un effondrement. Les textes sont hantés par la culpabilité, le déracinement et une tristesse infinie. Lorsqu’ils montent ensemble sur la scène de l’Olympia à Paris fin 1974, le public français s’extasie devant ce couple glamour. Personne ne voit les fissures béantes sous le vernis de la perfection.
Le Monstre aux Deux Visages et l’Escalade de la Violence
Car derrière les hauts murs du ranch des Rocheuses, la situation dégénère à une vitesse alarmante. Vivre avec Stephen Stills devient l’équivalent de marcher les yeux bandés dans un champ de mines. Si l’homme est incontestablement un génie de la guitare, c’est aussi un être tourmenté, dévoré par la paranoïa et consumé par ses propres addictions. L’alcool fort coule à flots, les drogues dures dictent son humeur, et ses colères deviennent aussi imprévisibles que dévastatrices.
Véronique découvre avec effroi la dualité morbide de l’homme qu’elle a épousé. En public, il est brillant, charmeur, l’incarnation de la coolitude absolue de la côte Ouest. Dans l’intimité close de leur maison, il se transforme en un tyran incontrôlable. Avec la franchise implacable qui caractérise aujourd’hui sa résilience, la chanteuse racontera plus tard la réalité brutale de son quotidien : une violence inouïe, des disputes homériques qui finissent en éclats de verre, des objets jetés, des hurlements dans la nuit et un climat de terreur psychologique permanent.
Elle lâchera même, lors d’une rencontre intime avec ses admirateurs, une phrase qui glace le sang : si elle est sortie de ce mariage vivante, c’est uniquement grâce à son instinct de survie exceptionnel et à sa propre rage de vivre. Ce contraste schizophrénique entre sa vie publique et privée est saisissant. En France, Véronique Sanson est une divinité. Chaque nouvel album se vend par centaines de milliers d’exemplaires. En 1976, l’album “Vancouver” pulvérise les records et lui offre son premier Disque d’Or. Dans la chanson éponyme, on ressent viscéralement ce besoin d’évasion, cet appel désespéré vers une ville refuge. En 1977, dans l’album “Hollywood”, elle chante : “Y’a pas de doute, il faut que je m’en aille”. Ce n’est plus de la poésie, c’est un SOS en stéréo.
Malgré son succès, bien qu’elle soit devenue la première femme à remplir le prestigieux Palais des Sports de Paris, elle retourne toujours aux États-Unis (ils déménageront ensuite à Bel-Air en Californie), la boule au ventre, soumise à l’emprise d’un mari dont l’état mental se détériore. La question pour Véronique n’est plus de savoir si elle survivra à son couple, mais comment elle va réussir à s’en extraire sans y laisser la vie.
La Convocation chez le Shérif : Le Point de Non-Retour
C’est dans cette atmosphère empoisonnée que survient l’épisode le plus terrifiant de cette décennie de cauchemar. Une scène digne des scénarios les plus macabres de Hollywood. Lors d’un passage télévisé bien des années plus tard (notamment sur le plateau de l’émission de Thierry Ardisson, “Salut les Terriens”), la chanteuse a raconté ce jour où le sol s’est littéralement dérobé sous ses pieds.
Un jour ordinaire, Véronique reçoit un appel. C’est le shérif local qui la convoque d’urgence à son bureau. Inquiète mais ignorante des raisons de cette convocation, elle s’y rend. Elle pénètre dans le bureau austère des forces de l’ordre. L’officier de police l’invite à s’asseoir, le visage fermé. Sans prononcer un mot, il étale méticuleusement sur la table une série d’objets récupérés lors d’une intervention, les alignant comme des pièces à conviction dans une affaire de meurtre.
Le shérif pointe d’abord du doigt une arme de poing, un pistolet lugubre, et lui demande de l’identifier. La gorge nouée, Véronique acquiesce : “Oui, c’est l’arme de Stephen.” L’officier désigne ensuite un couteau de chasse impressionnant. Même question. Véronique déglutit, sentant la panique la gagner : “C’est son couteau, oui.”
Mais le dernier objet déposé sur le bureau échappe à sa compréhension. Une paire de gants de chirurgien en latex. Véronique fronce les sourcils. Elle n’a jamais vu ces gants chez eux. Le regard grave de l’homme de loi scelle alors sa propre révélation, une conclusion effroyable : tout porte à croire que ces éléments faisaient partie d’un dispositif pensé pour s’en prendre à elle. Une préparation méthodique, froide, calculée dans l’ombre par l’homme qui partageait son lit, pour accomplir l’irréparable sans laisser la moindre trace ADN ou empreinte digitale.
Bien qu’il soit impératif de rappeler qu’il s’agit là du témoignage de la chanteuse et que Stephen Stills n’a jamais fait l’objet d’une condamnation formelle pour tentative de meurtre sur sa personne, pour Véronique Sanson, à cet instant précis dans le bureau du shérif, la vérité lui éclate au visage, crue et mortelle. Elle vient de regarder la mort dans les yeux. Elle prend conscience qu’elle n’est plus seulement une femme malheureuse en ménage elle est une proie. La spirale ne s’arrêtera jamais. Si elle ne part pas maintenant, elle mourra dans ce pays.
8 000 Dollars pour Tuer un Mari
C’est là que la psyché de la jeune femme bascule dans l’inexplicable. Poussée à bout par la terreur permanente, acculée, épuisée, la sensibilité d’une artiste cède la place à un instinct animal. La peur engendre des pensées d’une noirceur insoupçonnée. Sur le plateau de Laurent Ruquier, toujours avec cette franchise qui désarçonne ses interlocuteurs, elle a confessé l’inimaginable : elle a sérieusement, concrètement, réfléchi à l’idée d’engager un tueur à gages pour abattre Stephen Stills.
Il ne s’agissait pas d’une simple pensée furtive lâchée sous le coup de la colère. La chanteuse a enquêté, a sondé ses relations, et s’est renseignée sur les tarifs en vigueur dans le milieu de la pègre américaine pour faire “disparaître” quelqu’un. Le chiffre est gravé dans sa mémoire : 8 000 dollars. Avec un détachement et un cynisme nés du traumatisme, elle s’amusera même à préciser à la télévision que faire éliminer un homme coûtait moins cher que faire éliminer une femme, soulignant l’ironie morbide de la situation : son mari allait lui faire “économiser” de l’argent.
Ces confessions lèvent le voile sur l’état psychologique dramatique de Véronique à l’époque. Elle a reconnu avoir envisagé d’autres scénarios macabres, imaginant des stratagèmes pour le pousser du haut d’une falaise lors d’une promenade, ou le faire basculer par-dessus bord depuis un bateau au milieu de l’océan. Des pensées d’assassinat nourries non pas par la méchanceté, mais par un désespoir abyssal.
Et pourquoi n’est-elle finalement pas passée à l’acte ? L’icône française répond avec une candeur désarmante. Ce n’est en aucun cas une soudaine révélation morale ou un réveil de sa conscience qui a freiné son geste. C’est tout simplement la peur viscérale de se faire prendre. Se connaissant par cœur, se jugeant étourdie et “désordonnée”, elle était intimement persuadée qu’elle commettrait une erreur, qu’elle laisserait traîner un indice accablant, et qu’elle finirait le reste de ses jours dans une cellule de prison américaine, séparée de son fils. La peur de l’incarcération l’a sauvée du crime. Le journal Le Parisien résumera parfaitement cette époque avec un titre sans équivoque : “Elle aurait pu devenir tueuse”.
La Libération et l’Interminable Bataille pour Christopher
L’issue fatale est évitée de justesse. La seule solution restante est légale. En 1979, le signal d’alarme est tiré. Après six longues années de mariage, le divorce est enfin prononcé. Véronique Sanson respire enfin. Elle est officiellement libérée de l’emprise conjugale de Stephen Stills.
Cependant, la joie de cette émancipation est de courte durée. Si le lien marital est brisé, un nouveau cauchemar, d’une violence administrative inouïe, commence aussitôt. L’enjeu de cette nouvelle guerre n’est plus la survie physique ou des droits d’auteur : c’est la chair de sa chair. Leur fils, Christopher, a alors cinq ans. Stills refuse de laisser l’enfant partir en France.
S’engage une bataille juridique tentaculaire, féroce, ruineuse, qui s’étirera sur quatre interminables années, de 1979 à 1983. Quatre années rythmées par les allers-retours épuisants entre Paris et les tribunaux américains, par des frais d’avocats colossaux, et par la confrontation de deux systèmes judiciaires que tout oppose. Pour Véronique, c’est une torture psychologique insoutenable. La peur de perdre son fils la ronge de l’intérieur.
Cette angoisse profonde va d’ailleurs tarir son inspiration. Elle s’installe à Triel-sur-Seine en France à partir de 1981, mais la musique la quitte. Pendant quatre ans, elle ne produit presque rien de nouveau. Son esprit est monopolisé par la bataille. Fort heureusement, peu avant le divorce, elle avait composé ce qui allait devenir l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre, “Ma Révérence”. Une chanson bouleversante où elle parle de tirer sa révérence, de partir la tête haute sans se retourner. Un cri du cœur prophétique qui résonne comme la bande-son de son exil inverse.
Au bout de ce chemin de croix, la justice tranche enfin en sa faveur. Véronique obtient la garde de Christopher. Le petit garçon élevé au grand air du Colorado grandira finalement sur le sol français, porteur de ce double héritage exceptionnel et lourd à porter. Le sang de deux génies de la musique coule dans ses veines. Étonnamment, il choisira plus tard de suivre la même voie, devenant à son tour un musicien talentueux, comme s’il s’agissait de l’unique façon de réparer en chansons les ponts que ses parents avaient réduits en cendres.
Le Temps du Pardon : La Victoire de la Lumière sur l’Obscurité
On aurait pu imaginer que cette histoire terrifiante figerait à jamais les relations entre Véronique Sanson et Stephen Stills dans la haine et le ressentiment. Pourtant, la vie possède cette magie imprévisible capable de réparer l’irréparable. Le temps s’est écoulé, les dépendances se sont apaisées, et les vieilles rancœurs ont laissé place à la sagesse de l’âge.
Le coup de théâtre de cette épopée survient près d’un demi-siècle plus tard. La paix a été signée. Une paix véritable, sincère, loin du cynisme des réconciliations forcées par les attachés de presse. Le 13 juillet 2018 restera comme la date de cette communion inespérée. Lors des Francofolies de La Rochelle, le festival consacre une soirée entière pour célébrer le répertoire de Véronique Sanson. Parmi les nombreux artistes venus lui rendre hommage, une silhouette s’avance sur la scène, guitare à la main.
C’est Christopher, bien sûr, l’enfant de la déchirure. Mais à ses côtés se tient un homme vieillissant, au visage marqué par le temps et la vie : Stephen Stills. L’ancien monstre du Colorado est là. Face à des milliers de spectateurs conquis, ils interprètent ensemble des morceaux mythiques. Quarante-cinq ans après avoir frôlé la fuite par la fenêtre de Guilford, soixante-dix ans passés pour l’un comme pour l’autre, ils sont réunis sous les étoiles françaises. Le public applaudit à tout rompre, ignorant souvent l’ampleur du miracle qui se joue sous ses yeux.
Véronique Sanson a pardonné. Pour elle, la rancune est un poison qu’elle a décidé de refuser de boire. Ces années de violence, elle les considère aujourd’hui comme appartenant à une époque révolue, un âge sombre fait d’excès, de folies et de passions destructrices. La capacité qu’elle a aujourd’hui à narrer ses traumatismes sans filtre, avec humour et panache, constitue sans aucun doute sa plus grande et belle victoire sur l’homme qui avait voulu la détruire.
Conclusion : Le Sublime Né du Chaos
Alors, en refermant ce chapitre ahurissant de l’histoire de la musique, une question vertigineuse demeure. Que se serait-il passé si, le 14 mars 1973, Véronique Sanson avait écouté sa sœur Violaine ? Si elle avait sauté par la fenêtre de l’église, fuyant à bord de l’Alpine garée en contrebas ?
Il est certain qu’elle se serait épargné des années d’angoisse, de violences inouïes, et l’idée sordide d’embaucher un tueur à gages. Mais, en corollaire, il n’y aurait jamais eu le miracle de la naissance de Christopher. Il n’y aurait jamais eu “Vancouver”. Jamais “Le Maudit”. Jamais “Hollywood” ou “Ma Révérence”. L’enfer du Colorado a forgé dans le feu les chefs-d’œuvre les plus intenses de la chanson française. Le paradoxe de cette histoire est cruel mais indéniable : les diamants les plus purs de Véronique Sanson ont été extraits des mines les plus sombres de sa propre existence.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Faut-il souffrir à en perdre l’âme pour accoucher de telles œuvres d’art, ou l’icône aurait-elle dû s’échapper par la fenêtre, au risque de priver la France d’une part de son patrimoine musical ? N’hésitez pas à partager vos impressions dans les commentaires.