AL BANO ET ROMINA POWER : LA VÉRITÉ DÉRANGEANTE ET LES LOURDS SECRETS DERRIÈRE LE SOURIRE DE “FELICITÀ”
Il existe, dans la vaste et tumultueuse histoire de la culture populaire européenne, des couples que le public se refuse obstinément à laisser vieillir, à laisser faillir, ou simplement à laisser vivre leur propre réalité. Al Bano Carisi et Romina Power appartiennent incontestablement à cette catégorie d’icônes intouchables. Pour des millions de spectateurs, d’auditeurs et de fans à travers le continent, ils resteront à jamais figés dans l’ambre de la nostalgie : ces deux silhouettes radieuses et éternellement jeunes qui chantaient “Felicità” sur les bords de la Neva, ces amoureux inséparables porteurs d’un tube planétaire qui a traversé les décennies sans jamais prendre une seule ride.
Pourtant, la cruauté de la vie se cache souvent sous les projecteurs les plus éclatants. La femme au regard doux qui chantait à côté de lui, et l’homme qui portait cette voix grave, chaude et puissante jusqu’aux confins de l’Europe et de la Russie, n’ont en réalité jamais vécu le conte de fées idyllique que leur discographie laissait imaginer. Ce qui frappe avec une violence inouïe lorsqu’on prend le temps et la distance nécessaires pour reconstituer les pièces éparses de leur histoire, ce n’est pas la magie de leur succès fulgurant. C’est l’écart terrifiant, l’abîme immense entre l’image d’Épinal qu’ils ont vendue avec tant de brio, et la douleur indicible qu’ils ont tue pendant près de trente longues années.
Aujourd’hui, alors qu’il a franchi le cap majestueux des 80 ans, Al Bano a fini par dire tout haut ce que beaucoup d’observateurs de l’ombre soupçonnaient depuis très longtemps, sans oser vraiment y croire ou le formuler publiquement. Il ne s’agit pas ici d’une énième révélation de tabloïd, ni d’un scandale estival fabriqué de toutes pièces pour faire vendre du papier glacé. Il s’agit de quelque chose d’infiniment plus profond, d’une démarche presque testamentaire. C’est la reconnaissance, enfin articulée avec les mots justes de la vieillesse, que le plus grand tube de sa vie, celui racontant l’évidence d’un amour parfait, n’était finalement qu’une chanson. Et que la vérité de leur existence commune ressemblait davantage à un naufrage lent, inexorable et silencieux, provoqué par un deuil épouvantable que ni l’un ni l’autre n’a jamais véritablement réussi à surmonter.
La question qui brûle alors toutes les lèvres est inévitable : pourquoi cet aveu survient-il maintenant, à cet âge avancé de la vie ? Et pourquoi seulement aujourd’hui ? Ce qui est profondément marquant dans cette résurgence mémorielle, c’est que ni Al Bano ni Romina n’ont eu besoin d’y être poussés par un scandale extérieur, un chantage médiatique ou la publication d’une biographie non autorisée. Ce sont eux, chacun de leur côté, avec leurs propres mots, leurs propres ressentis et leurs propres failles, qui ont délibérément choisi le moment, le média et l’interlocuteur pour vider ce sac de pierres émotionnelles. C’est comme si le grand âge, dans son infinie sagesse, avait fini par leur offrir ce que la gloire démesurée ne leur avait jamais accordé : le droit sacré de raconter leur véritable histoire sans avoir le devoir constant de la protéger ou de la maquiller pour le public.

Pour comprendre l’immensité de ce cheminement intime, il est impératif de remonter le cours du fleuve du temps, jusqu’au tout début. Bien avant les lumières aveuglantes des projecteurs télévisés, bien avant le faste du Festival de Sanremo, et bien avant même que ces deux individus ne décident d’unir leurs destins et de porter un nom commun. L’histoire commence en 1967, dans un contexte social et culturel qui ferait presque penser au scénario d’un film néoréaliste italien.
Un jeune chanteur, aux traits dépouillés et au visage prématurément buriné par le soleil implacable de la région du Salento, débarque sur le plateau de tournage d’un film musical intitulé “Nel Sole”. Il s’appelle Al Bano Carisi. Il vient de Cellino San Marco, un petit village des Pouilles où l’on cultive la vigne, la terre aride et l’olivier depuis des générations immémoriales, un monde rural et rugueux où l’on apprend à chanter les joies et les peines de la vie avant même de savoir lire correctement une portée musicale. En face de lui se tient une adolescente d’une beauté angélique, à peine sortie de la chrysalide de l’enfance. Elle est née dans un univers diamétralement opposé, une galaxie lointaine faite de studios hollywoodiens, de tapis rouges étincelants et de noms qui s’étalent à la une des journaux du monde entier. Elle s’appelle Romina Power.
La généalogie de la jeune Romina a de quoi donner le vertige à n’importe quel observateur. Sa mère, la sublime Linda Christian, fut l’une des toutes premières James Bond Girls de l’histoire du cinéma. Son père n’est autre que le légendaire Tyrone Power, l’une des stars masculines les plus magnétiques, les plus charismatiques et les plus rentables de l’âge d’or hollywoodien. Ce qui frappe instantanément dans cette rencontre fortuite entre Al Bano et Romina, ce n’est pas seulement le contraste social ou la fracture de classe c’est la disproportion vertigineuse de leurs trajectoires respectives. Lui vient du bas, du rien matériel, et a absolument tout construit grâce à la force brute de ses cordes vocales. Elle, en revanche, est littéralement née dans la lumière aveuglante des flashs, mais c’est une lumière qu’elle n’a jamais vraiment choisie, une couronne d’épines médiatiques qu’elle a héritée. Romina a été façonnée dès son plus jeune âge par une mère fragilisée, tant financièrement que psychologiquement, suite à la mort prématurée de Tyrone Power.
En somme, ce sont deux immenses solitudes qui se rencontrent sur ce plateau. Deux solitudes qui, bien qu’elles ne portent absolument pas le même nom ni le même bagage culturel, se ressemblent intérieurement bien plus qu’il n’y paraît à première vue. Des années plus tard, avec une lucidité et une honnêteté désarmantes, Al Bano racontera qu’il ignorait absolument tout de la puissante dynastie Power au moment précis de leur rencontre. Il admettra même que cette ignorance candide a très probablement été sa meilleure protection. S’il avait pris la pleine mesure de l’aura qui l’entourait, s’il avait su qui elle était vraiment dans l’échiquier mondial de la célébrité, peut-être n’aurait-il jamais eu l’audace, ou l’inconscience, de l’approcher.
Imaginez la scène un seul instant pour en saisir toute l’absurdité poétique : un jeune homme du fin fond du Salento, habitué au travail éreintant des vignes, aux étés brûlants du sud de l’Italie et aux veillées modestes où l’on chante en dialecte local bien plus qu’en italien officiel, se retrouve soudainement propulsé sur un plateau de cinéma clinquant, face à l’héritière d’une icône du grand écran américain. Rien, absolument rien dans son éducation terrienne, dans son héritage paysan ou dans sa vision du monde ne l’avait préparé à affronter ce monde-là.
Et pourtant, c’est peut-être très précisément cette distance abyssale, cette barrière culturelle infranchissable, qui a rendu le miracle de leur rencontre possible. Lui n’avait rien à envier à son monde, aucun complexe d’infériorité, rien à prouver face à un nom de famille célèbre qu’il ne connaissait même pas. Elle, de son côté, avait grandi étouffée par un entourage d’adultes mondains qui voyaient souvent en elle un patrimoine génétique et financier à faire fructifier au plus vite, plutôt qu’une adolescente fragile à protéger des loups de l’industrie. Ce que Romina a trouvé dans le regard de ce jeune chanteur inconnu du gotha international, ce n’était sans doute pas l’ambition ou la célébrité — elle en avait déjà été gavée jusqu’à la nausée —, mais une forme de simplicité, d’authenticité et de pureté terrienne qu’elle n’avait jamais eu le privilège de vivre.
Leur histoire ne s’est pourtant pas construite en un jour, comme par un coup de baguette magique. Trois longues années séparent leur première rencontre de leur mariage célébré en grande pompe en 1970. Trois années marquées par le doute permanent, par le scepticisme ouvertement affiché par l’entourage américain et mondain de Romina, et par la prudence teintée de moquerie de la presse italienne. Les journalistes voyaient mal, et commentaient abondamment, ce que cette délicate starlette hollywoodienne venait chercher dans un village dépouillé et reculé des Pouilles, au bras d’un chanteur rustique. Et pourtant, en dépit de toutes les prédictions cyniques, ce mariage-là allait devenir l’un des événements les plus regardés, les plus célébrés et les plus enviés de toute l’Europe.
Ce qui rend leur duo aussi particulier et hypnotique, ce n’est pas uniquement l’alchimie vocale indéniable qui s’opérait entre eux — une osmose réellement miraculeuse où la douceur veloutée de Romina venait tempérer la puissance lyrique d’Al Bano. Ce qui fascinait, c’était la manière dont deux univers en apparence radicalement incompatibles ont fini par fusionner avec une fluidité déconcertante en une seule et même mélodie harmonieuse. En l’espace de quelques années seulement, ils vont enchaîner les tubes planétaires qui deviendront non plus de simples chansons, mais de véritables hymnes populaires, gravés dans l’inconscient collectif européen : “Sharazan”, “Felicità”, “Ci Sarà”, “Nostalgia Canaglia”.
En 1976, ils portent fièrement les couleurs de l’Italie au prestigieux concours de l’Eurovision avec le titre “We’ll Live It All Again”. Ils terminent à la septième place, mais ce classement est totalement anecdotique, tant leur popularité organique et féroce dépasse déjà très largement le cadre institutionnel du concours. En 1984, c’est la consécration absolue sur leurs terres : ils remportent le légendaire Festival de Sanremo avec la chanson “Ci Sarà”, asseyant définitivement leur statut incontesté de couple le plus aimé, le plus choyé et le plus adulé de toute la chanson italienne. Trois ans plus tard, ils reviennent électriser la même scène avec “Nostalgia Canaglia” et se hissent à nouveau sur le podium, administrant la preuve éclatante que leur popularité phénoménale ne connaît aucun essoufflement, aucune lassitude.
Mais ce qui est peut-être moins connu, c’est l’ampleur véritablement phénoménale de leur rayonnement à l’échelle mondiale. En un peu plus de deux décennies d’activité frénétique, le duo magique enregistre une vingtaine d’albums, très souvent déclinés avec brio en plusieurs langues — italien, espagnol, français — dans le but stratégique de toucher directement le cœur des publics que la barrière linguistique aurait autrement tenus à l’écart. Leurs disques s’écoulent par millions, circulant massivement bien au-delà des frontières rassurantes de l’Europe de l’Ouest. Ils deviennent des demi-dieux en Amérique latine, où leurs ballades romantiques deviennent les standards incontournables des cérémonies de mariage. Ils conquièrent l’Union Soviétique, puis la Russie moderne, où chacune de leur venue déclenche des scènes d’hystérie collective et un engouement populaire rarement observé pour des artistes occidentaux durant la guerre froide.
Ce n’est donc absolument pas un hasard du calendrier si, des décennies plus tard, ils seront encore et toujours conviés avec les honneurs de chefs d’État à se produire dans les plus grandes salles de Moscou. Leur musique lumineuse a eu l’extraordinaire capacité de traverser les frontières idéologiques, de survivre aux changements de régimes politiques et de défier les époques avec une facilité déconcertante que très peu d’artistes occidentaux peuvent raisonnablement revendiquer. Quiconque a grandi dans cette Europe en mutation a, consciemment ou non, valsé, ri ou pleuré sur l’une de leurs mélodies.
Cependant, derrière la façade immaculée de la scène, derrière les paillettes et les sourires de magazines, le quotidien du couple ressemblait, disait-on avec envie, à une chanson douce supplémentaire. L’amour porta ses fruits, et quatre enfants naquirent de leur union passionnée : Ylenia, Yari, Cristèl et Romina Junior. Le fief d’Al Bano, Cellino San Marco, devint leur véritable port d’attache, leur sanctuaire inexpugnable. Ils y bâtirent une immense maison, toujours remplie de musique, de rires d’enfants, de grandes tablées chaleureuses, et d’une simplicité rustique que le succès planétaire et l’argent coulant à flots n’avaient apparemment jamais totalement effacée.
Ce qui se jouait concrètement là, ce n’était pas seulement la gestion habile d’une carrière musicale commune très lucrative. C’était un pari humain monumental : le pari invraisemblable de faire tenir ensemble, sous un même toit, deux mondes que rien, absolument rien sur le papier, ne prédestinait à se rencontrer et à s’aimer. Et pendant près de vingt-cinq ans d’une apparente perfection, ce pari fou a semblé être magistralement remporté.
Ce genre d’image idyllique — une grande maison familiale, une progéniture nombreuse et heureuse courant dans un immense jardin d’oliviers, des enfants qui grandissent sainement au rythme des tournées triomphales de leurs parents — a très longuement nourri l’imaginaire du public. Ils ont vendu l’idée, follement romantique et rassurante, que la célébrité la plus extrême pouvait, à titre exceptionnel, cohabiter sereinement avec une vie de famille parfaitement équilibrée, saine et terrienne. C’est précisément cette promesse-là, cette utopie du bonheur simple, bien plus encore que les tubes eux-mêmes, qui a su fidéliser corps et âme un public intergénérationnel pendant des décennies.
On ne suivait pas seulement deux chanteurs talentueux on suivait avec ferveur une preuve vivante, tangible, que l’amour absolu pouvait survivre au poison de la célébrité, aux tournées incessantes et épuisantes, à la pression monstrueuse de l’industrie, et aux caméras braquées en permanence sur la moindre petite dispute. Ce qui rend la suite brutale de leur histoire aussi dévastatrice et déstabilisante, c’est très exactement la manière dont elle va venir pulvériser cette promesse implicite. Cette même promesse sur laquelle tant de millions de fans avaient, sans même s’en apercevoir, construit et adossé une grande part de leur propre foi en l’amour éternel et en la résilience du couple.
Puis vient le drame, le point de bascule. Au tout début de l’année 1994, Ylenia, la fille aînée du couple, alors âgée de 23 ans, belle, intelligente et en pleine quête spirituelle, disparaît sans laisser la moindre trace lors d’un séjour énigmatique à la Nouvelle-Orléans, aux États-Unis. La nouvelle s’abat comme un coup de tonnerre sur l’Italie et le monde entier. Les jours passent, puis les mois, puis les années. Aucun corps n’a jamais été retrouvé. Aucune preuve formelle n’a été apportée. Aucune certitude n’a jamais permis de refermer judiciairement et psychologiquement ce dossier maudit.
Ce genre de cataclysme ne se raconte pas et ne se résume pas à une simple anecdote dramatique dans une notice biographique. Ce n’est pas un accident de parcours dans une carrière c’est une amputation à vif. C’est une plaie béante, purulente, dans le cœur d’une famille unie. Une plaie qui, plus de trente ans après les faits glaçants, n’a toujours pas trouvé le moyen de cicatriser. Il est presque impossible d’essayer de se représenter l’enfer absolu que cela signifie concrètement, charnellement, pour des parents. Pas de cérémonie funéraire pour faire ses adieux, pas de tombe où se recueillir en paix et pleurer, pas même de version définitive et incontestable des événements sur laquelle s’accorder pour comprendre l’incompréhensible.
Il ne restait qu’un vide abyssal, les ruelles poisseuses d’une ville étrangère lointaine, des enquêteurs américains dépassés dont les conclusions hâtives resteront à jamais incomplètes et insatisfaisantes, et surtout, l’enfer de la notoriété. Car la célébrité du couple, loin de faciliter les recherches ou d’offrir une protection, a transformé ce cauchemar intime en un odieux spectacle médiatique permanent. Chaque nouvelle interview accordée, chaque douloureux anniversaire de la disparition, chaque rumeur délirante et infondée relayée sans aucune vergogne par la presse à scandale est venue, tel un couteau que l’on remue dans la plaie, rouvrir des blessures que n’importe quelle autre famille anonyme aurait eu au moins le droit fondamental de panser dans une relative intimité.
Ylenia n’était tragiquement plus seulement leur fille bien-aimée. Elle était devenue, bien malgré elle, un sujet de conversation nationale, un fait divers croustillant, un mystère non résolu que des millions d’inconnus à travers le monde se sont sentis pleinement autorisés à commenter, à décortiquer, et parfois même, de manière abjecte, à instrumentaliser pour faire grimper les audiences.
Ce qui est profondément troublant, et révélateur de la psychologie des survivants, dans la manière dont Al Bano a lui-même toujours raconté cette période, c’est la conviction inébranlable qu’il affiche encore aujourd’hui, crépuscule de sa vie, sur les circonstances exactes de cette disparition. Une conviction qu’il assume totalement comme étant la sienne, intimement, sans pour autant jamais prétendre détenir une vérité judiciaire absolue. Il a de nombreuses fois expliqué avoir acquis la certitude douloureuse que sa fille était tombée sous la coupe destructrice d’une secte ou sous l’emprise toxique d’un homme qui l’aurait initiée aux drogues dures, la convainquant dans des délires qu’elle pouvait accomplir des miracles, comme marcher sur les eaux tumultueuses du fleuve Mississippi.
C’est sa grille de lecture des événements. C’est la vision d’un père meurtri qui a eu le besoin vital, à un moment précis de son effondrement, de poser un récit concret, même tragique, sur l’innommable, afin de pouvoir simplement poser un pied devant l’autre et continuer à respirer. En 2013, près de vingt ans après le drame de la Nouvelle-Orléans, Al Bano prend une décision judiciaire d’une lourdeur émotionnelle indescriptible : il entreprend les démarches pour faire déclarer sa fille Ylenia légalement décédée par le tribunal de Brindisi. Il expliquera alors avec beaucoup de dignité que ce geste administratif glacial n’était en aucun cas un abandon de l’amour ou de l’espoir, mais une tentative désespérée de trouver un semblant de paix mentale, de mettre un point final formel pour permettre au reste de la famille, aux autres enfants, de continuer à vivre sans l’ombre permanente de l’attente.

Romina, quant à elle, n’a jamais pu, ni voulu, suivre ce chemin-là. Son cœur de mère s’y est opposé avec une férocité admirable et déchirante. Pendant des années et des années, elle continuera de garder la flamme de l’espoir vacillante mais allumée, refusant obstinément d’accepter l’idée insupportable que la chair de sa chair ait disparu de la surface de la terre pour de bon. Elle multipliera sans relâche les appels publics poignants à la télévision, les enquêtes privées, les allers-retours épuisants aux États-Unis à la recherche de la moindre piste, du moindre signal, du moindre individu prétendant l’avoir croisée dans une rue ou un couvent.
Ce n’est pas là de l’aveuglement pathologique, et il serait cruel de le juger ainsi. C’est simplement une autre manière, tout aussi profondément légitime et humaine, de porter un deuil impossible. Et c’est précisément dans cet écartèlement mental que se noue, en réalité, le véritable drame mortel de ce couple légendaire. Le mythe ne s’est pas effondré à cause d’une banale trahison charnelle, d’une aventure extraconjugale ou d’un scandale financier classique, mais à cause de deux façons radicalement irréconciliables, viscéralement opposées, de survivre au quotidien face à la même tragédie absolue.
Ce qui frappe au cœur tout observateur extérieur se penchant sur cette dynamique, c’est l’absence totale de hiérarchie morale à établir entre ces deux réactions de survie. On pourrait cyniquement être tenté de juger l’une plus raisonnable ou pragmatique que l’autre, de qualifier l’acceptation fataliste d’Al Bano de plus rationnelle, et de taxer l’espoir persistant et obsessionnel de Romina d’émotionnellement épuisant pour l’entourage. Mais la psychologie clinique du deuil ambigu — ce syndrome spécifique et dévastateur que vivent les familles de personnes disparues sans corps à inhumer ni certitude factuelle — ne fonctionne tout simplement pas selon cette logique binaire ou cartésienne.
En l’absence absolue de preuve tangible, l’esprit humain, programmé pour chercher des réponses, reste suspendu, oscillant perpétuellement entre deux récits possibles. Et chaque individu choisit, consciemment ou non, par pur instinct de préservation psychique, le récit qui lui permet de ne pas sombrer dans la folie et de continuer à fonctionner en société. Pour Al Bano, l’homme de la terre, l’homme du pragmatisme rural, la déclaration légale de décès en 2013 a représenté une forme de plancher, un sol solide bien que rocailleux, un point d’appui indispensable sur lequel tenter de reconstruire une vie pour lui et ses autres enfants. Pour Romina, la mère fusionnelle, l’artiste sensible, accepter cette même démarche administrative aurait sans le moindre doute signifié tuer symboliquement sa fille de ses propres mains, et abandonner lâchement la toute dernière part d’elle-même qui restait encore énergétiquement reliée à Ylenia.
Aucun des deux choix n’est plus noble, plus digne ou plus courageux que l’autre. Ce sont simplement deux stratégies de survie désespérées qui, mises côte à côte, jour et nuit, dans le huis clos d’un même couple, sous le même toit de Cellino San Marco, ont fini inévitablement par devenir toxiques et radicalement incompatibles. Ce qui en dit long, très long, sur le vernis de cette histoire, c’est que la rupture officielle du couple, annoncée au monde entier avec fracas en 1999, n’a presque jamais été publiquement présentée par eux, dans les premiers temps, comme la conséquence directe et exclusive de la disparition d’Ylenia. Pendant des années, le récit public fourni aux médias est resté étonnamment flou, lissé par les attachés de presse, presque pudique, invoquant l’usure du temps, des divergences de vues, la fatigue des tournées.
Il aura fallu attendre le lent travail d’érosion des décennies et plusieurs prises de paroles séparées, distillées au compte-gouttes, pour que la véritable mécanique de cette séparation douloureuse, de cet effondrement intime, commence enfin à apparaître au grand jour, dans toute sa complexité. Le tournant médiatique le plus révélateur et le plus bouleversant est venu de Romina Power elle-même, très récemment, dans une longue interview télévisée accordée à l’émission italienne “Belve”, diffusée en avril de cette année.
Interrogée avec insistance par la journaliste sur le poids réel, mesurable, de ce deuil dévastateur dans la dislocation progressive de leur mariage apparemment parfait, elle a livré une phrase d’une sobriété saisissante, d’une froideur qui a glacé le sang de l’audience. Elle a expliqué, sans colère mais avec une infinie tristesse dans le regard, qu’au moment le plus sombre de sa vie, au moment précis où elle a eu un besoin vital, charnel, d’un appui, d’un pilier solide sur lequel s’appuyer pour ne pas sombrer dans la folie du chagrin, elle s’est retournée et n’a trouvé personne.
Ce n’est pas une accusation spectaculaire criée sur un plateau, et c’est peut-être cela qui la rend presque pire. C’est la description froide, clinique et factuelle d’une absence vertigineuse. Pas de grande scène de ménage théâtrale, pas de cris, pas de vaisselle brisée, juste ce vide intersidéral. Ce moment d’horreur pure où deux personnes, qui ont partagé trois décennies de vie commune, de succès interplanétaire, de lits d’hôtel et d’éducation d’enfants, découvrent avec effroi qu’elles ne savent plus se tenir debout ensemble face à l’horreur.
Ce paradoxe absolu révèle en creux quelque chose d’essentiel et de terrifiant sur la nature même de la célébrité et de l’image publique. On peut très bien chanter l’amour parfait, l’harmonie céleste et la “Felicità” avec un sourire éblouissant devant des millions de personnes réunies dans un stade, et s’avérer tragiquement incapable, dans le silence accablant de la chambre à coucher, de simplement tendre la main, de prononcer le mot juste pour consoler la personne en larmes qui dort à côté de soi. La scène, par essence, demande et exige une performance millimétrée. Le deuil, lui, ne pardonne aucune performance. Il hait la triche. Il exige une présence brute, silencieuse, désarmée, que ni l’un ni l’autre, englués dans leurs propres mécanismes de défense, n’a su ou pu offrir à l’autre au moment où c’était le plus atrocement nécessaire.
Mais l’absence de soutien mutuel et l’incompréhension face au deuil n’expliquent pas tout. Dans le grand déballage de cette fin de vie, d’autres vérités, plus prosaïques mais tout aussi destructrices, ont refait surface. En 2023, à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, Al Bano a cru bon de livrer au grand magazine “Oggi” une confidence qu’il présentait lui-même comme totalement inédite et explicative. Il a affirmé, pour la toute première fois publiquement et selon ses propres mots, que la véritable cause originelle de la dégradation de leur relation et de leur rupture finale n’était pas seulement due à l’incompatibilité de leur chagrin face à Ylenia, mais à la consommation très régulière et problématique de marijuana par Romina.
Un usage quotidien qui, selon les déclarations cinglantes du chanteur, aurait commencé bien avant le drame de la Nouvelle-Orléans, lors de la banalité des années 80, et qui se serait dramatiquement intensifié par la suite pour fuir la réalité. Il a décrit, avec une sévérité toute patriarcale, une femme devenue méconnaissable au fil des ans : joyeuse et euphorique de manière artificielle sous l’effet du produit, puis inéluctablement submergée par des vagues de tristesse insondable et d’apathie une fois cet effet chimique dissipé. Il a résumé cette période sombre comme le véritable point de bascule, le début de la fin de leur histoire mythique.
Ce que cette confidence tardive et quelque peu cruelle révèle, au-delà de la polémique sur la consommation elle-même, n’est pas tant le fait de fumer ou non, mais plutôt la manière fascinante dont un homme, plus de trois décennies plus tard, cherche encore désespérément à rationaliser et à comprendre pourquoi la femme qu’il a tant aimée, la mère de ses enfants, lui est devenue à ce point étrangère, un continent lointain et inaccessible. Attribuer publiquement cette douloureuse transformation à une substance illicite, c’est aussi, d’une certaine façon psychologique très humaine, refuser d’admettre frontalement qu’un chagrin infini peut, à lui seul, altérer quelqu’un au point de le rendre toxique et méconnaissable.
Pour l’esprit humain, et particulièrement pour un homme de contrôle comme Al Bano, il est infiniment plus rassurant, plus sécurisant, de désigner une cause matérielle, précise, presque clinique ou médicale au désastre amoureux, plutôt que d’accepter l’idée vertigineuse que la douleur pure, l’horreur de l’existence, puisse suffire à dissoudre chimiquement l’amour le plus fort. Ce mécanisme d’autodéfense n’a rien d’exceptionnel. Chercher un coupable identifiable, un bouc émissaire, est souvent la seule porte de sortie pour rendre l’inacceptable supportable.
Ces déclarations tapageuses n’ont, bien évidemment, pas manqué de provoquer une réaction immédiate et outrée du côté du clan de Romina Power, dont l’entourage a jugé publiquement ces propos comme étant non seulement inexacts, mais surtout profondément dégradants et blessants, tant pour son honneur de mère que pour la mémoire sacrée de leur fille disparue. Ce qui frappe avec tristesse dans cet échange tendu, par médias interposés, c’est qu’il n’a jamais vraiment cessé depuis leur divorce prononcé en 2012. Année après année, la tension ressurgit de ses cendres sous des formes différentes : à chaque date symbolique, chaque documentaire, chaque occasion médiatique. C’est comme si aucun des deux amants terribles n’était jamais parvenu à refermer complètement le lourd couvercle de ce chapitre. Comme si, paradoxalement, la seule et unique façon qu’ils avaient trouvée de continuer à exister passionnément l’un par rapport à l’autre passait encore, trente ans plus tard, par la confrontation aigre de leurs versions respectives de la vérité.
Il y a quelque chose d’éminemment tragique, digne des grands drames antiques, dans cette répétition sans fin. Deux personnes qui ont partagé un quart de siècle de vie commune absolue, qui ont engendré quatre enfants, enflammé des centaines de scènes internationales et conquis le cœur de millions d’admirateurs communs, continuent, chacune de son côté, dans sa forteresse de solitude, à raconter une version radicalement différente de la même histoire d’amour, sans jamais réussir à se parler directement dans les yeux. Les interviews brillantes dans les magazines, les confessions sur les plateaux de télévision sont devenues, au fil des âmes brisées, le seul et unique canal de communication qui leur restait pour se dire les choses. Un étrange dialogue par médias interposés où chaque mot pesé par l’un attend inexorablement sa réponse, parfois des mois ou des années plus tard, dans la bouche de l’autre.
Tant qu’on se répond publiquement, même pour s’invectiver, se contredire ou se justifier, la relation — fut-elle devenue éminemment conflictuelle — n’est pas tout à fait terminée. Le silence total et l’indifférence glacée auraient été une forme de rupture bien plus brutale, bien plus définitive que n’importe quelle accusation lancée dans un magazine.
Au milieu de ce champ de mines émotionnel et médiatique, il ne faut pas omettre le rôle ingrat et immensément difficile joué par la troisième entité de cette histoire complexe : Loredana Lecciso. Après la séparation officielle d’avec Romina en 1999, la descente aux enfers personnelle d’Al Bano fut abyssale. Au début des années 2000, au fond d’un gouffre de solitude si profond qu’il a confié avoir été effleuré par les pensées les plus noires, il croise le chemin de Loredana. Cette animatrice de télévision, originaire elle aussi du Salento, va s’imposer non pas comme une vulgaire vengeance contre Romina — comme la presse a pu cruellement le caricaturer — mais comme une présence lumineuse et réparatrice à un moment où il n’avait plus le goût de vivre.
Leur relation est officialisée en 2001, et deux beaux enfants, Jasmine et Al Bano Junior, naîtront de cette nouvelle union. Mais le public italien et européen, resté religieusement fasciné par le mythe sacré du couple originel, accueille Loredana avec une hostilité féroce, une méfiance et un rejet qui ne la quitteront jamais totalement. Pendant plus de vingt ans, cette femme a dû accomplir le tour de force psychologique de composer quotidiennement avec un fantôme omniprésent qu’elle n’avait jamais choisi d’affronter. Le fantôme d’une femme magnifique, d’une star adorée, dont l’image idéalisée continuait de planer comme un rapace sur chaque interview d’Al Bano, sur chaque reportage télévisé visitant leur domaine, sur chaque commentaire des fans dans la rue.
Dans une interview d’une honnêteté poignante accordée en 2024, Loredana a levé le voile sur le chemin de croix de ces années passées dans l’ombre du géant et de son passé. Elle a évoqué avec douleur les innombrables sacrifices professionnels consentis pour élever leurs enfants dans le calme, la naïveté de ses débuts où elle croyait que l’amour pur suffirait à surmonter les comparaisons, et la réalité cruelle de devoir tenir une maison hantée par le nom de Romina Power. Elle a dû accepter l’inacceptable : construire une famille avec un homme dont le monde entier continue d’exiger qu’il retourne avec son “véritable” amour. L’abnégation de Loredana, qui raconte avec émotion qu’Al Bano continue néanmoins de lui offrir une rose chaque matin, témoigne de la capacité inouïe de l’être humain à bâtir un amour réel et tangible à l’ombre d’une légende encombrante.
Pendant ce temps, dans la sphère professionnelle, l’histoire entre Al Bano et Romina s’est refusée à la mort clinique. En 2013, à la surprise générale et pour le plus grand bonheur de leurs fans du monde entier, le duo accepte de se reformer et remonte sur scène ensemble, à Moscou, pour la première fois depuis près de vingt ans. L’événement est planétaire, les billets s’arrachent. Dès la première note entonnée, la magie opère. Il ne s’agit aucunement d’une reconquête amoureuse secrète — tous deux s’empressent de le préciser froidement pour étouffer les fantasmes —, mais de quelque chose de plus troublant : la redécouverte intacte d’une harmonie musicale qui, elle, contrairement à leur mariage, n’a jamais été corrompue ni par le deuil, ni par les ressentiments.
Sur les planches grandioses, baignés dans la lumière des projecteurs, leurs voix se marient, se frôlent et se répondent avec la même justesse diabolique, la même tendresse absolue qu’en 1970. Dès qu’ils quittent la scène et que le rideau tombe, il ne reste en coulisses que deux étrangers. Deux personnes vieillissantes, abîmées par l’existence, façonnées par des décennies de douleurs muettes, et irrémédiablement séparées par leurs choix de survie. Ce contraste vertigineux, presque schizophrénique, entre la fusion artistique parfaite, immortelle, et la fracture personnelle sanglante et irréversible, est sans aucun doute la métaphore la plus cruelle, mais la plus fidèle, de ce que fut véritablement leur histoire. Un duo béni des dieux, capable de produire une “Felicità” parfaite pour l’univers entier, tout en étant, dans l’intimité de leur cœur, profondément, irrémédiablement désaccordés.
L’écho de Romina se faisant entendre dans “Belve”, racontant ses jeunes années à Londres, son expérimentation du LSD, ses soirées folles avec Keith Richards avant même de connaître Al Bano, vient aujourd’hui parachever le tableau. À plus de soixante-dix ans, elle s’autorise enfin à briser le moule de la jeune fille sage et de l’épouse parfaite que l’Italie catholique et conservatrice avait moulé pour elle. Elle révèle une femme complexe, entière, rebelle. Cette libération de la parole prouve que l’industrie du divertissement exigeait d’eux qu’ils incarnent l’amour lisse, et non la complexité humaine avec ses failles, ses traumatismes antérieurs et ses zones d’ombre inavouables.
L’histoire d’Al Bano et Romina Power s’élève bien au-delà de la chronique mondaine ou du fait divers tragique. Elle tend un miroir douloureux à notre propre conception du mythe, de l’amour et de l’éternité. Elle nous rappelle brutalement que l’œuvre d’art, la chanson parfaite, survit toujours au naufrage des êtres humains de chair et de sang qui l’ont créée. Dans cent ans, dans d’obscures cuisines, dans des mariages joyeux ou lors de fêtes de famille, des générations futures continueront de chanter à tue-tête et de danser sur “Felicità”. Ils ignoreront très probablement les larmes, les disparitions, le Mississippi, la marijuana, les disputes amères et le poids écrasant de la solitude de Loredana. Ils ne retiendront que la pureté de la mélodie, la chaleur de deux voix unies dans une promesse d’éternité. Et c’est peut-être là que réside, malgré tout le malheur du monde, l’unique et véritable triomphe de ce couple brisé.