Hugues Aufray brise l’omerta : Vérités crues sur Johnny, Claude François, la drogue et les fantômes du show-business
À quatre-vingt-quinze ans, Hugues Aufray ne ressemble à aucun autre monument de la chanson française. Là où d’autres se sont éteints, consumés par les excès, la gloire ou le temps, lui continue de sillonner les routes, la guitare en bandoulière et le regard toujours tourné vers l’horizon. Ce n’est pas seulement un survivant exceptionnel d’une époque révolue, c’est un témoin oculaire lucide, à l’esprit acéré, libre de toute attache et surtout, libre de dire la vérité. Dans un milieu où le culte de l’image et la construction des mythes ont souvent primé sur la réalité des faits, la voix d’Hugues Aufray détonne. Récemment invité à se livrer sur sa carrière, ses rencontres et ses contemporains, l’interprète de “Santiano” a décidé de lever le voile sur les coulisses souvent sombres et méconnues de l’âge d’or du show-business français. De Bob Dylan à Johnny Hallyday, en passant par Claude François, Brigitte Bardot et même le scandale de l’Abbé Pierre, Hugues Aufray déconstruit les légendes avec une bienveillance qui n’exclut jamais la fermeté des faits.
L’heure n’est plus aux non-dits ni aux politesses de façade. Pour cet homme qui se décrit lui-même comme un “protestant naturel”, il y a un devoir de mémoire, une exigence de transparence vis-à-vis des jeunes générations et du public qui l’a soutenu pendant plus de six décennies. Car derrière l’image du troubadour joyeux, ami des scouts et des feux de camp, se cache un artiste complexe, un visionnaire qui a introduit le folk en France, et un homme qui a dû se battre pour imposer son intégrité dans un écosystème souvent toxique. Plongée fascinante dans les mémoires d’un géant qui a côtoyé les plus grands, refusé de se perdre, et qui, aujourd’hui, raconte tout.
Le destin contrarié d’un artiste malgré lui
L’ironie suprême de la carrière monumentale d’Hugues Aufray est sans aucun doute le fait qu’il n’a jamais voulu devenir chanteur. Contrairement à ces générations de jeunes artistes affamés de lumière, prêts à toutes les compromissions pour atteindre le sommet des hit-parades, le jeune Hugues rêvait de silence, de matière, de formes et de couleurs. Enfant, il démontre un don inné pour les arts plastiques. Il sculpte, il peint. Son ambition est claire, pure, presque évidente : il sera sculpteur ou peintre, étudiant aux prestigieuses institutions des Beaux-Arts.
Mais nous sommes dans la France d’après-guerre. Les mentalités sont pragmatiques et la figure de “l’artiste maudit” terrifie les familles bourgeoises. Son père, figure d’autorité implacable, oppose un veto catégorique à ses aspirations artistiques. La phrase résonne encore dans la mémoire du chanteur, plus de soixante-dix ans plus tard : “Ça va te conduire à quoi ? À la misère ! Tu vas finir comme Cézanne, comme Gauguin, comme Van Gogh !”. À cette injonction paternelle, le jeune Hugues, dans un élan de romantisme absolu, répond qu’il “aimerait bien” connaître un tel destin. Pourtant, la contrainte financière et familiale a raison de lui. Interdit d’entrer aux Beaux-Arts, il se retrouve livré à lui-même, doté, selon ses propres mots, d’une incompétence totale pour les mathématiques ou l’orthographe.

C’est l’exil qui va forger son destin de substitution. Parti vivre trois ans en Espagne, il s’imprègne de la culture locale et découvre un instrument qui ne le quittera plus : la guitare. Dans les rues andalouses, il apprend les accords traditionnels, les chants populaires, cette musique qui vient des tripes et qui raconte le quotidien des petites gens. De retour en France, c’est “par hasard et par nécessité” qu’il commence à chanter pour gagner sa croûte. Il n’y a aucune stratégie de plan de carrière, aucune ambition dévorante. Juste un jeune homme qui tente de survivre avec six cordes. Cette absence totale d’ambition carriériste sera d’ailleurs son plus grand atout. Elle lui conférera une authenticité que le public, et bientôt les plus grands professionnels de l’industrie, détecteront immédiatement.
L’Amérique, Maurice Chevalier et le choc Bob Dylan
Le grand basculement de sa vie intervient de la manière la plus inattendue qui soit, orchestré par l’une des figures les plus tutélaires du music-hall international : Maurice Chevalier. À l’époque, Chevalier est une immense star, sans doute le seul Français à avoir véritablement conquis Hollywood et l’Amérique. Souhaitant organiser un gala de charité pour un hôpital pour enfants, le vieux “Momo” décide de s’adjoindre les services d’un jeune talent censé incarner le renouveau de la chanson. Il organise un casting très sélectif dans sa résidence de Marnes-la-Coquette.
Hugues Aufray s’y présente, convaincu d’être le plus mauvais du lot, manquant cruellement de puissance vocale par rapport aux ténors de l’époque. Mais Maurice Chevalier, avec l’œil aiguisé d’un visionnaire de l’industrie du spectacle, repère immédiatement ce supplément d’âme, ce côté “amateur” (au sens noble du terme), cette sincérité brute qui se dégage du jeune homme. Hugues est choisi. La récompense est vertigineuse : un voyage à New York.
Pour Hugues Aufray, l’Amérique est un fantasme absolu, un mythe façonné depuis son enfance. Il se souvient du jour où, petit garçon, il a vu les premières Jeeps américaines débarquer en Normandie. Pour lui, contrairement au narratif qui glorifiait parfois d’autres forces, ce sont bien les Américains qui ont libéré la France. Ce pays représente l’idéal, la liberté, la justice à la sauce Gary Cooper. New York, avec ses gratte-ciel vertigineux et son effervescence culturelle, le frappe de plein fouet.
C’est dans ce décor qu’il fait la rencontre qui va changer le cours de l’histoire de la musique française. À Greenwich Village, épicentre de la bohème new-yorkaise, il traîne sans un sou en poche. Devant un bistrot dans lequel il n’a pas les moyens d’entrer, il écoute depuis la rue, collé à la porte. À l’intérieur, un gamin à peine sorti de l’adolescence, perché sur un tabouret, souffle dans un harmonica en s’accompagnant à la guitare. Il vient de changer son nom de Robert Zimmerman pour devenir Bob Dylan. Hugues est pétrifié. La musique qu’il entend, cette fusion de country rurale, de blues crasseux et de folk littéraire, est une révélation sismique. “Si c’est ça la musique, alors je veux bien être professionnel”, se dit-il. L’amateurisme éclairé laisse place à une vocation.
Le défi impossible : Traduire l’intraduisible
De retour en France, Hugues Aufray se donne une mission quasi prophétique : importer cette révolution culturelle. Il veut consacrer un disque entier à ce jeune poète inconnu. L’accueil de l’industrie française est glacial. Eddie Barclay, le magnat des maisons de disques, ne connaît absolument pas Bob Dylan et doute du projet, mais laisse faire. Daniel Filipacchi (l’homme derrière le mythe de Salut les Copains, appelé familièrement “Philippe Aki” dans l’anecdote) lui rit au nez, affirmant que cela ne passera jamais à la radio. Hugues Aufray s’entête.
S’associer avec le parolier Pierre Delanoë, homme de droite assumé, farouche gaulliste, pour traduire les textes subversifs et contestataires du jeune Dylan est un défi sociologique et linguistique immense. Mais Delanoë a un talent rare : il écrit vite et comprend la métrique. Hugues, lui, est lent, méticuleux, bloqué par son respect infini de l’œuvre originale.
L’anecdote de la traduction de “Like a Rolling Stone” est à cet égard fascinante. Des années durant, Hugues Aufray bute sur le refrain mythique : “How does it feel, to be on your own, with no direction home…”. Comment traduire cette sensation viscérale, ce cri de désespoir générationnel, sans tomber dans la traduction littérale et grotesque ? Il abandonne, laissant la chanson de côté. Jusqu’à un jour pluvieux et misérable à Pigalle. Coincé dans les embouteillages, il aperçoit une longue file d’attente devant une agence pour l’emploi (l’ANPE de l’époque). Il réalise avec horreur qu’il ne s’agit pas de l’URSS, mais de son propre pays, avec ses chômeurs, ses sans-abri, ses laissés-pour-compte. Le flash créatif opère. Le refrain devient : “Où vont ces fils de sans-domicile, cette foule sans nom, inconnus d’horizon…”. La traduction n’est pas littérale, elle est spirituelle. Quand on expliquera plus tard le sens français de cette adaptation à Bob Dylan, ce dernier, bluffé, validera totalement l’intention.
La relation entre les deux hommes devient d’ailleurs chaleureuse et fraternelle. Lorsque Dylan vient à Paris, Hugues va le chercher à l’aéroport du Bourget (Roissy et Orly n’existant pas ou peu sous leurs formes modernes). La barrière de la langue est totale. Pour briser la glace, le Français offre à l’Américain une gourde basque remplie de vin. L’amitié est scellée. Plus tard, descendant le Boulevard Saint-Michel, Dylan flashe sur une veste de cuir noir dans une vitrine. Hugues la lui offre. C’est avec ce vêtement iconique que Dylan sera photographié et filmé à de multiples reprises, forgeant sa légende esthétique. Dylan ira même jusqu’à déclarer publiquement, dans un compliment absolu, qu’en écoutant les adaptations d’Aufray, il avait l’impression que ses chansons avaient été initialement écrites en français.
Mythes brisés : Claude François, Jacques Revaux et la genèse de “My Way”
Si Hugues Aufray porte Bob Dylan aux nues, il se montre implacablement lucide lorsqu’il s’agit des icônes de la variété française. C’est ici que l’interview prend une tournure historique, déconstruisant l’une des légendes les plus tenaces de la musique mondiale.
“My Way” (Comme d’habitude), le tube planétaire rendu célèbre par Frank Sinatra, Elvis Presley et des centaines d’autres, est officiellement co-signé, pour sa version française, par Claude François, Gilles Thibaut et Jacques Revaux. Mais Hugues Aufray rétablit une vérité qui fait l’effet d’une bombe. À l’origine, Jacques Revaux, qui était un jeune compositeur cherchant à percer, est venu présenter cette mélodie, chantée en “yaourt” (du faux anglais typique de l’époque), à Hugues Aufray en premier. Ce dernier décline. La mélodie est somptueuse, mais elle ne lui correspond pas. Ce n’est pas du folk, ce n’est pas son âme.
La chanson finira dans les mains de Claude François. Mais Hugues Aufray insiste lourdement : “Claude François n’a pas fait la musique de My Way. Il n’a rien fait. C’est Jacques Revaux.” Il utilise une métaphore cinglante : le chanteur est comme le jockey sur un cheval. C’est le cheval (le compositeur) qui court la course et fait le travail, mais c’est le jockey (le chanteur) qui rafle les honneurs. En osant dire publiquement que Claude François s’est approprié un mérite musical qui ne lui appartient pas techniquement, Hugues Aufray brise l’omerta. Face aux risques de fâcher les héritiers jaloux du patrimoine “Cloclo”, l’homme de quatre-vingt-quinze ans balaie l’objection d’un revers de la main : “Je m’en fous de m’attirer des ennuis avec qui que ce soit. Je dis ce que je pense et j’essaie toujours de dire la vérité.”
Cette révélation met en lumière la machine impitoyable du showbiz de l’époque, où les grandes stars accaparaient souvent les droits d’auteur de jeunes créateurs pour asseoir leur fortune et leur ego. Hugues, lui-même victime de vols patents de droits sur des chansons qu’il a traduites ou écrites, observe ce théâtre des vanités avec une distance aristocratique.
La rivalité cachée et l’ultimatum de Johnny Hallyday
Un autre monstre sacré passe sous le microscope de la vérité : Johnny Hallyday. Les deux hommes ont commencé presque en même temps, mais Hugues avait dix ans de plus. Il était “le plus vieux des jeunes”. Lee Hallyday, le producteur et mentor de Johnny, avait immédiatement repéré le potentiel d’Hugues Aufray et, sentant le danger, avait conseillé à Johnny de le garder près de lui, en première partie, pour mieux l’écraser sous les décibels du rock’n’roll naissant.

Hugues ne ressent aucune aigreur. Il admire le phénomène Hallyday, conscient que sa propre musique folk intimiste ne pourrait jamais soulever les foules du Stade de France comme le faisait le rock de Johnny. Mais l’anecdote de Tony Frank, le légendaire photographe des stars, révèle la part d’ombre, de jalousie et d’emprise psychologique de l’idole des jeunes.
Tony Frank, jeune homme timide à la coiffure à la Bob Dylan, avait sonné un jour chez Hugues pour devenir son photographe attitré. Bien qu’Aufray déteste se faire photographier, une amitié naît. Jusqu’au jour où Johnny Hallyday, d’une possessivité maladive envers son entourage professionnel, pose un ultimatum brutal au jeune photographe : “Il faut que tu choisisses : entre Hugues et moi”. Face au désarroi de Tony Frank, Hugues Aufray, dans un geste d’une classe absolue, lui conseille de partir avec Johnny. “Avec lui, tu gagneras de l’argent. Avec moi, non.” Cette anecdote tragique illustre parfaitement la violence psychologique d’un milieu où les artistes ne partageaient pas seulement la lumière, mais exigeaient l’allégeance totale de leurs collaborateurs.
Hugues offrira pourtant à Johnny l’une de ses adaptations les plus magistrales : “Le Pénitencier” (adaptation de “House of the Rising Sun”). C’est Hugues qui, refusant le mot “prison” qu’il juge trop humiliant et inadapté pour Johnny (qui n’avait qu’une image de jeune rebelle en blouson noir et non de criminel endurci), choisit le terme de pénitencier. C’est encore lui qui conseille à Johnny d’abandonner les vestes à paillettes façon Claude François pour revêtir le fameux blouson de cuir qui deviendra sa marque de fabrique. L’influence d’Hugues Aufray sur le rockeur est donc séminale, bien que souvent restée dans l’ombre.
Les démons du métier : Sobriété contre destruction
Si Hugues Aufray a survécu là où tant d’autres ont péri, c’est principalement grâce à son mode de vie. L’âge d’or du rock et de la chanson française fut aussi celui des excès illimités. Alcool coulant à flots, drogues dures circulant librement en loges, nuits blanches destructrices.
Dans cette cour des miracles, Hugues Aufray détonne. Il ne boit pas une goutte d’alcool, il ne fume pas. Ce choix, qui pourrait sembler hygiéniste aujourd’hui, constituait à l’époque “un handicap social énorme”. Refuser un verre en tournée était perçu comme une bizarrerie, voire une insulte. “Tu es malade ?”, lui demandait-on, persuadés qu’il fallait souffrir d’une pathologie lourde pour refuser l’ivresse.
Cette sobriété implacable l’a marginalisé. Johnny Hallyday l’oubliait souvent lors des fêtes d’après-concert. Renaud, qu’Hugues considère avec une tendresse infinie comme “un petit frère”, traînait avec une bande de fidèles où l’on picolait et se détruisait à petit feu. Hugues était exclu de ces rituels d’autodestruction festive. Il observe que cette marginalisation volontaire lui a sauvé la vie, contrairement à des amis comme Joe Dassin, emportés foudroyés par les conséquences d’un mode de vie intenable. Il avoue avoir vu les ravages opérer sur ses camarades, tout en gardant ses distances, protégé par cette discipline qu’il attribue à sa nature de “protestant”.
Monstres sacrés et cinéma : Brel, Brassens et le clash pour Brigitte Bardot
Le regard d’Hugues Aufray sur ses illustres collègues est d’une grande acuité psychologique. Évoquant Jacques Brel, il avoue une incompréhension face à la peur maladive de l’artiste belge. Brel vomissait de terreur avant chaque entrée sur scène. Hugues lui a un jour demandé : “Les gens t’aiment et t’attendent, pourquoi as-tu si peur ?”. Pour lui, le public n’est pas l’ennemi. Hugues avoue n’avoir peur que des animaux méchants (avant de se corriger tendrement en affirmant que les animaux ne sont jamais méchants). Brel était un acteur, un homme de performance théâtrale dont l’angoisse était le moteur.
Hugues lui préférait de loin Georges Brassens. L’idole absolue. Brassens, modeste, vrai, ne trichait pas. Il entrait sur scène sans vomir, sans jouer la comédie de la torture intérieure. Une simplicité paysanne et intellectuelle dans laquelle le traducteur de Dylan se reconnaissait profondément.
Cette authenticité farouche, Hugues Aufray l’a également payée cher au cinéma. Repéré pour jouer le rôle principal aux côtés de l’icône Brigitte Bardot dans le film mythique “La Vérité”, il passe des essais sous la direction du tyrannique réalisateur Henri-Georges Clouzot. Mais Hugues, novice face à la caméra, bafouille son texte. Clouzot, réputé pour sa dureté et sa cruauté envers les acteurs, l’insulte violemment, le traitant de “petit con”.
La réaction d’Hugues Aufray est fulgurante et témoigne d’une dignité inébranlable : “Mon père ne m’a jamais parlé comme ça. Ou bien je vous mets mon poing dans la gueule, ou bien je m’en vais tout de suite.” Il choisit la seconde option, tournant le dos à ce qui aurait pu être une carrière cinématographique internationale. C’est finalement le jeune acteur Sami Frey qui le remplacera, récupérant le rôle et entamant, du même coup, une liaison passionnée avec Brigitte Bardot. Sans aucun regret pour les paillettes du septième art, Hugues Aufray profite aujourd’hui de l’occasion pour rendre un hommage appuyé et vibrant à Bardot, louant son courage immense et le sacrifice de sa vie pour la cause animale, loin des moqueries et du mépris de l’intelligentsia.
Engagements, foi et le scandale de l’Abbé Pierre
S’il a toujours refusé d’être étiqueté comme un “chanteur engagé” (refusant d’être récupéré politiquement par la gauche comme par la droite), Hugues Aufray n’en est pas moins un homme de convictions viscérales. Son combat contre le racisme remonte à son enfance. Dès l’âge de 12 ans, dans une école religieuse, il n’hésite pas à déclencher une bagarre (et à se casser le bras au passage) pour défendre une jeune fille injuriée pour sa couleur de peau. Cet humanisme en actes trouvera son point culminant lorsqu’il aura l’immense honneur de chanter en première partie du Révérend Martin Luther King à Paris, recevant par la suite une lettre de remerciement poignante du leader des droits civiques.
C’est cet ancrage moral qui le pousse à réagir avec une franchise désarmante au récent scandale impliquant l’Abbé Pierre. Loin de s’abriter derrière le silence prudent d’une grande partie de l’establishment, Hugues Aufray se dit profondément choqué, mais déplace le débat sur la responsabilité des dogmes. Élevé chez les curés, chrétien convaincu mais non-pratiquant, il blâme ouvertement l’institution ecclésiastique et la règle du célibat. Pour lui, la tragédie de l’Abbé Pierre trouve sa source dans le silence et le poids d’un vœu de chasteté insoutenable. “Il aurait dû dire au Pape : je ne peux pas tenir ce vœu, libérez-moi, je veux redevenir un homme normal”, assène-t-il, désignant le tabou de la chair dans l’Église catholique comme le terreau des abus. Une analyse tranchée, sans concession.
Le secret de l’éternité
Lorsqu’on lui pose l’inévitable question du secret de sa longévité et de son incroyable énergie à 95 ans, la réponse d’Hugues Aufray est empreinte d’une profonde spiritualité. Là où d’autres évoqueraient des régimes alimentaires stricts ou l’absence d’excès (qui ont évidemment joué un rôle majeur), lui pointe vers le ciel.
Il est animé par une conviction inébranlable : il n’a pas encore terminé son travail sur cette terre. Porté par une forme de providence, “ce truc mystérieux là-haut, plus fort que moi”, il se voit non pas comme une star, mais comme un facteur, un passeur. “Je viens apporter un message, un message d’espoir à ceux qui ne l’ont plus”, murmure-t-il.
Attristé par une jeunesse contemporaine qui semble parfois perdue, qui brûle des voitures ou vandalise des églises par manque de repères et de structures solidaires (il regrette la fin d’institutions socialisatrices comme le scoutisme ou le brassage social du service militaire), le nonagénaire refuse le cynisme. Il a d’ailleurs renoué avec son amour de jeunesse, la sculpture, créant récemment un magnifique buste en bronze de Bob Dylan, bouclant ainsi la boucle de sa vie.
Tant que la mission ne sera pas achevée, Hugues Aufray prévient qu’il continuera d’avancer. Et en écoutant cet homme libre, au regard pétillant, démonter les impostures et célébrer les amitiés vraies, on se dit que la chanson française a décidément bien de la chance que le père d’Hugues l’ait, jadis, empêché de devenir un sculpteur maudit.