Affaire Sainte-Soline : Comment une enquête journalistique inédite a identifié l’auteur du tir sur Serge Duteuil-Graziani
Le 25 mars 2023, la commune de Sainte-Soline, située dans les Deux-Sèvres, est devenue le théâtre d’un affrontement d’une violence inouïe. Ce jour-là, des milliers de manifestants écologistes s’étaient rassemblés pour protester contre la construction d’une “mégabassine”, une immense réserve d’eau destinée à l’irrigation agricole. Face à eux, un dispositif sécuritaire d’une ampleur exceptionnelle avait été déployé par les autorités : plus de 5 000 gendarmes mobilisés, un hélicoptère, des drones, des véhicules blindés et des milliers de munitions prêtes à l’emploi. Le bilan de cette journée s’est avéré dramatique. Plus de 5 000 grenades ont été tirées en l’espace de quelques heures, transformant les champs de Sainte-Soline en une véritable zone de guerre. Parmi les très nombreux blessés, Serge Duteuil-Graziani, un guide de haute montagne de 32 ans, a été touché à la tête par une grenade lacrymogène. Victime d’un grave traumatisme crânien, il a frôlé la mort, a passé plusieurs semaines dans le coma et conserve aujourd’hui d’importantes séquelles.
L’origine de cette blessure gravissime ne fait aucun doute sur le plan médical et balistique : Serge a été victime d’un “tir tendu”. Dans le cadre du maintien de l’ordre, les armes lançant des grenades lacrymogènes ou assourdissantes, comme le lanceur Cougar, doivent impérativement être manipulées avec un angle de 45 degrés. Ce tir “en cloche” permet au projectile de retomber en douceur sur la foule sans risquer de mutiler qui que ce soit. À l’inverse, le tir tendu consiste à viser horizontalement, directement vers les manifestants. Une grenade pesant environ 400 grammes et propulsée à une vitesse comparable à celle d’une arme à feu se transforme alors en une arme létale. C’est précisément cette manœuvre, strictement prohibée par les règlements intérieurs des forces de l’ordre, qui a fracassé le crâne du jeune manifestant.
Malgré la clarté de l’infraction, la réponse de l’institution judiciaire a provoqué l’incompréhension et la colère des victimes. Après des mois d’investigations, le procureur de la République de Rennes a pris la décision de classer la procédure sans suite. Le motif invoqué : un doute persistant quant à l’identité formelle du tireur. Les enquêteurs de l’Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale (IGGN) avaient pourtant une piste privilégiée. Leurs soupçons se portaient sur un gendarme posté à l’intérieur d’un VBRG (Véhicule Blindé à Roues de la Gendarmerie), un engin doté d’une tourelle depuis laquelle des tirs ont été effectués au moment précis de la blessure de Serge. Toutefois, ce militaire n’a été auditionné qu’en tant que simple témoin. Lors de son interrogatoire, il a affirmé n’avoir effectué que des tirs réglementaires en cloche, expliquant que sa vision depuis l’intérieur du blindé était obstruée par les fumées et qu’il tirait quasiment à l’aveugle sur ordre de sa hiérarchie. Confrontée à ces déclarations, et soulignant la présence de nombreux autres gendarmes à pied dans le secteur, la justice a estimé qu’il était impossible de prouver sa culpabilité avec certitude, refermant ainsi le dossier.
C’est là qu’une démarche journalistique tentaculaire a pris le relais, suppléant aux carences manifestes de l’enquête officielle. Un consortium formé par les rédactions de Mediapart et de Libération, épaulé par le journaliste indépendant et expert en investigations visuelles Antoine Schirer, a entrepris un travail d’analyse titanesque. Ironie du sort, la clé de cette affaire a été fournie par les gendarmes eux-mêmes. Le jour de la manifestation, anticipant une “guerre de l’image”, le commandement avait ordonné à ses troupes de filmer massivement les événements à l’aide de caméras piétons, de GoPros, et même d’une tourelle panoramique. L’objectif initial était double : maîtriser la communication officielle et ficher les manifestants en vue de poursuites judiciaires. Les journalistes ont ainsi pu avoir accès à plus de 150 heures de ces “rushes” inédits.
La méthodologie employée par la cellule d’investigation relève de l’horlogerie de précision. Pour isoler le tir ayant blessé Serge, survenu exactement à 13h46, il a fallu croiser et synchroniser une quarantaine d’angles de vue différents. Les métadonnées incrustées sur les vidéos des caméras piétons (qui affichent l’heure, le matricule du gendarme et les coordonnées GPS) ont servi de point de départ, bien qu’elles ne soient pas infaillibles. La véritable preuve a résidé dans la signature sonore. En alignant les bandes audios sur la base des détonations spécifiques de chaque grenade, Antoine Schirer a pu recréer une chronologie absolue à la demi-seconde près.
Pour rendre ce chaos lisible, une modélisation 3D du terrain a été réalisée. Cette carte interactive a permis de situer la position exacte de chaque caméra, de chaque groupe de manifestants et du blindé de la gendarmerie. Un élément décisif a définitivement fait basculer l’enquête : une vidéo publiée par le média indépendant Blast. Filmée depuis un angle opposé (un contre-champ), cette courte séquence d’une trentaine de secondes offre une vue dégagée sur les gendarmes déployés autour du véhicule blindé. Elle prouve, sans la moindre ambiguïté, qu’aucun militaire à pied n’a actionné son lanceur de grenades dans la fraction de seconde précédant la chute de Serge Duteuil-Graziani. Seul un tir en provenance de la tourelle du VBRG correspond à l’impact. Ce recoupement visuel, que les enquêteurs de la gendarmerie n’avaient pas jugé utile de réclamer, démontre qu’il est bel et bien possible d’identifier la provenance du tir illégal.
Au-delà de l’identification du tireur, ces milliers d’heures de visionnage ont mis en lumière une culture de la violence et un sentiment d’impunité glaçants au sein des escadrons. Les vidéos captées par les caméras des gendarmes révèlent une hiérarchie intermédiaire encourageant explicitement ses hommes à recourir aux tirs tendus. Les enregistrements audio sont accablants : on y entend des militaires se réjouir bruyamment lorsqu’un manifestant s’effondre (“En pleine tête !”), proférer des insultes d’une violence inouïe, et s’amuser de la situation comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo déshumanisé. Face à la présence d’enfants dans la foule, certains militaires affichent un cynisme terrifiant, justifiant le danger par l’imprudence supposée des parents.
Face à ce déchaînement documenté, la réponse politique et administrative s’est distinguée par sa faiblesse. Le ministère de l’Intérieur a récemment annoncé que 33 gendarmes avaient écopé de sanctions disciplinaires, prenant principalement la forme de jours d’arrêt. Or, ces sanctions ne concernent que des “propos inadaptés”. Aucune sanction n’a, pour l’heure, été prononcée concernant les tirs tendus, le ministère se retranchant prudemment derrière l’attente des conclusions judiciaires. Du côté du gouvernement, le silence radio est de mise. L’ancien ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, interpellé par les journalistes, s’est dédouané en affirmant ne pas avoir visionné les vidéos, préférant pointer du doigt la violence des manifestants. Son successeur, Laurent Nuñez, a quant à lui continué de défendre une action “proportionnée” des forces de l’ordre.
Malgré cette fin de non-recevoir institutionnelle, le travail d’investigation journalistique pourrait bien rebattre les cartes. Forts de ces nouvelles preuves irréfutables, les proches de Serge et les autres blessés graves refusent l’enterrement du dossier. En se constituant partie civile, ils exigent désormais qu’un juge d’instruction indépendant soit nommé, échappant ainsi au classement sans suite du parquet. Si la justice accepte d’intégrer cette gigantesque contre-enquête dans la procédure, le militaire du véhicule blindé, ainsi que la hiérarchie ayant couvert ou ordonné ces pratiques illégales, pourraient enfin devoir s’expliquer devant un tribunal. L’affaire Sainte-Soline est loin d’avoir livré ses derniers secrets, prouvant de manière éclatante que face à l’inertie de l’État, le journalisme d’investigation demeure un contre-pouvoir indispensable à la démocratie.